Rémiges

Elle est comme la main qui tremble, qui hésite, qui ne sait pas. Elle est comme en bas d’un tableau qu’elle refuse méthodiquement de signer comme si ce n’était pas le sien. Pourtant, ne l’a-t-on pas vue aller et venir, osciller, déplacer des grains de lumière, des perles d’ombre?

Elle est comme un coeur sensible, qui se bat contre les combats, un coeur qui se retourne et se retourne encore, se froisse peut-être. Elle est comme la petite balle qui rebondit tellement de fois. L’étoffe qui se défait, la voix qui se démunit, oublie l’existence des mots.

Elle reste invisible jusqu’à ce qu’un de ses mouvements mécaniques révèle les rémiges d’un jaune soleil.

Au repos

Nic Fiddian-Green, Still Water

La colline allonge l’encolure et précise lentement son allure
le pas après les galops de nuages le trot appuyé de la pluie et
le rassembler de l’orage

la colline hume la rosée en élargissant les naseaux
L’oeil doux le coeur au repos
d’une rive à l’autre de la robe ruisselant le frisson
d’une onde la marque herminée du soleil

Rendre lisible

S’échappe un ruissellement de source
vers la mer par les airs
dans l’olivier
les ondes lumineuses se bousculent
ballets de bulles et danses d’alevins
c’est la fin faufile une feuille rousse de la vigne
alors que le sifflement du milan plane et dénoue
les nuages 

la lumière est presque toujours sur le point de perdre
l’équilibre
au bord du gouffre la solitude
des pattes de mouche pour écrire
et rendre lisible
ce qui ne l’est pas

Le grand buvard

Sous son coeur Soudain s’échouent
les méduses
Le corps flasque que je retourne ne cache que du sable
dur froid humide.


Sous son coeur dans ce sous-bois sous un manteau de feuilles pourrissantes se dispersent les sources souterraines
La forêt fredonne


Sous son coeur un réseau de mots imprononçables
des noeuds de phrases se lient aux néants
Sous sa paume un mille-feuilles et tellement de pétales


Sous son coeur le grand buvard de son bureau
tous ses tiroirs et toutes les missives emmurées
Sa peur de la réponse la mise à mort des questions la logique la raison
Les sous-entendus qu’il faut faire semblant de comprendre 

Sous son coeur les couleuvres qu’il a fallu avaler.

Gemme orange

Elle regarde le buisson
de son regard de gemme orange
de petites ombres grignotent
et picorent
l’insouciance
écarlate d’un fruit
les feuilles rondes
le vert plus sombre que la nuit qui tombe
le jour alourdi s’évanouit
une fleur fantôme sort de son fourreau
l’épée fine du parfum
miel et pulpes d’ananas et de mangues
sait-on pourquoi le plumeau de la queue du chat toujours semble avoir été trempé
dans l’encre noire 

Un bref instant

Les forces gravitationnelles
oubliées
La feuille morte vole vers l’arbre -et ce n’est pas un oiseau-
La fleur papillonne bien au delà de sa hampe florale
Et toutes les pensées une à une se détachent

Soudain le soleil dans le dos la mer comme un grand cétacé
soupire
tout le jardin frisonne et tremble en revenant à lui-même
le rêve éteint
le coeur gros au bord des larmes
incapable de dire si c’est la fatigue
les émotions sont parfois de tels fardeaux