Superflue

Je suis une particule infiniment petite et superflue. Je ne serai jamais un tout, un ensemble cohérent et logique. Un objet. Je flotte dans les rayons de lumière, je me défais de toute attache. Jamais je ne me love nulle part. Je me pose, je m’appose. Je ne m’impose pas.

Je suis un bout perdu, une miette, un morceau restant qui n’est jamais dû. Je suis la dissolution en marche. L’éternel détricotage de la matière. Je me décompose en permanence.Un grain de sable a plus de raison que moi. Il s’écoule aussi vite que les secondes, s’agglutine à ses semblables. Moi, je m’enfuis en tournant sur moi-même, à l’infini.

Je brille, je vole et vais partout, là où jamais personne ne décide. J’ai choisi de n’être vue pas personne, de ne pouvoir être contenue quelque part. J’ai choisi d’errer dans l’air.

 

 Point final

Lu

« En fait, on parle de passé lointain, mais chez l’homme mémoire et réminiscences ne peuvent sans doute être qualifiées de proches ou lointaines en fonction de leur date ancienne ou récente. Il peut arriver que, mieux qu’un fait de la veille, un évènement de l’enfance, vieux de soixante années, soit conservé dans notre mémoire et resurgisse de la façon la plus nette et la plus vivante. Cela ne se produit-il pas plus précisément quand on vieillit? Du reste, n’est-il pas des cas où ce sont les évènements de l’enfance qui créent la personnalité et déterminent la vie toute entière? La chose en elle-même était peut-être insignifiante, mais ce qui, pour la première fois, lui appris que les lèvres d’un homme pouvaient faire jaillir le sang d’à peu près n’importe quel endroit d’un corps féminin, c’était le sang qui avait perlé du sein de cette fille, et s’il avait, après son aventure avec elle, plutôt évité de faire couler le sang d’une femme, le sentiment qu’il avait obtenu d’elle un don susceptible d’accroître la force vitale d’un homme, ce sentiment-là n’était point effacé aujourd’hui même, à soixante-sept ans révolus. »P1171

« Ce pendant le vieillard se demandait distraitement comment il avait pu se faire que le sein de la femelle humaine, seule parmi tous les animaux avait, aux termes d’une longue évolution, pris une forme si belle. La beauté atteinte par les seins de la femme n’était-elle point la gloire la plus resplendissante de l’évolution de l’humanité?
Peut-être en était-il de même des lèvres de la femme. »p1173

Kawabata Yasunari, « Les Belles Endormies »Dans » romans et nouvelles » Classique modernes, livre de poche, Albin Michel
du même auteur, j’ai lu avec le même émerveillement « La lune dans l’eau », « Tristesse et Beauté » et « La mer ».

Marcher

 

Marcher. Vous marchez dans la rue mais vous sentez derrière vous, quelqu’un. Quelqu’un qui presse le pas dans les vôtres. Quelqu’un ou bien est-ce quelque chose? Alors pour en être certain, absolument certain, pour en avoir le coeur net, vous changez brutalement de direction.

Les toutes premières secondes vous êtes rassuré, vous pouvez continuer à être. Être comme n’importe quel être. Quelqu’un qui marche dans la rue, sans couteau dans le dos, sans les cris de sa mère ivre dans un couloir, sans les pleures de sa soeur qui ne voit que le noir.

Marcher. Vous marchez en direction de la ville avec quelqu’un qui presse ses pas dans les vôtres. Une ombre. Un spectre. Un cadavre. Vous espérez vous faire à cette idée, apprendre à marcher. Apprendre à marcher sans plus y penser, sans vous sentir coupable d’être. D’être là. D’être là, marchant à contre courant, jamais dans le bon sens. Vous ne voulez pas vraiment voir que pour vous, il n’y en a pas. Il n’existe pas de route qui mène quelque part. Marcher. Marcher.

On vous bouscule, on vous touche. Le bruit des marchands  vous mord. La lumière des foules, des troupeaux humains qui ont trouvé un chemin, vous jette du sable dans l’oeil droit. Les gens, les choses, en colonies de fourmis, grignotent déjà le peu de pas que vous avez été capable de ramper parmi eux. Comme eux. Ils trouent par leur grouillement, les phrases que vous gardiez dans votre gorge. « non—-s’il vous plaît—– je vous en prie——laissez-moi ——en paix— ».

Comme une pluie d’insectes, ce ramassis de cris, de grincements, de criaillements, d’appels au secours vous entre par tous les pores de votre peau, vous dévore. Vous perfore, vous décompose.

Marcher. Je voudrais tant marcher. Dans la rue, quelque part. Le chant du vent dans les feuilles ressemble de plus en plus à une litanie dont j’abomine convulsivement toutes les paroles.

shoes

Feu

Je ne risque plus de te faire de l’ombre, me voilà feu de brindilles. Je danse. Mes tendons se tendent, mon thorax se bombe et j’effleure la terre de toutes mes extrémités brûlantes. Je suis prêt à exploser, à me mesurer à cette trace tellement plus grande que moi et qui se cache toujours dans la pénombre. j’ai envie de dévier le monde, de défier mon image. Je veux ne plus jamais être sage et pourtant, j’ai tellement besoin de toi pour me laisser fondre.

Je suis fait pour inviter l’air à passer au delà, inviter le sang à bouillir dans les veines et à chanter dans l’oreille ou le regard.

Je suis le coin pour te cacher qui s’échappe en un vulgaire feu de paille. Où te faudra-t-il désormais apprendre à lire les véritables partitions qui orchestrent la vie?

Prendrais-tu plaisir au grand partage du Bien entre tous les spectres qui n’attendent plus rien et ne croient pas que la mort a déjà rongé leurs os? Voudrais-tu être aussi vaniteux qu’eux en croyant que la lucidité leur rendra ce qu’ils ont abandonné?

Je ne serai jamais le verre d’eau que ton âme espère quand elle se brûle à confondre le désespoir.

Tu le sais, il n’y a d’autre chemin que celui de la sève. Non pas le baiser ou le fruit, la feuille ou la fleur mais le désir jamais accompli.

J’ai trouvé l’image ici
J’ai lu ceci
J’ai lu ceci aussi
et encore cela

 

 pour le titre j’ai rafraichi ma mémoire ici
et ici

Mon amour,                                                                                                                                Le 2 février 2011

Ce Christ pour lequel on prépare le tombeau, est d’une telle beauté qu’il semble être un prince endormi qu’un baiser ramènerait à la vie. Ce tableau me fait penser à un poème de Rimbaud que tu n’aimes pas: « Le dormeur du val ».

Un même jeu subtil de contrastes, d’allusions progressives à la mort, nous amènent à sonder de manière plus effroyable encore le trou béant qu’elle laisse autour d’elle sans jamais le refermer. Une blessure qui ne guérira pas.

Ce corps à mes yeux, n’est plus celui du Christ qu’on vient de tuer, mais celui d’un jeune homme portant en lui la douceur de la jeunesse, la beauté de la vie.

J’avoue faire une totale abstraction d’une quelconque lecture religieuse et n’en tirer aucune morale.

Lors d’une de ses fugues, Rimbaud a dû, sans doute lui aussi, être subjugué par une scène identique: le corps mort d’un soldat dont la beauté a été raflée par l’aberration de la guerre. R éteint un feu d’artifice de lumières, de couleurs, de sensations d’un seul mot. Ce peintre le fait ici, de quelques coups de pinceau.

Le reste, les fossoyeurs, les mères éplorées, le monde dévasté surgissent alors, avec d’autant plus de vérité qu’elle en devient plus cruelle encore.

Rimbaud applique à la poésie des techniques picturales. Je suis presque persuadée que ses connaissances ne se limitaient pas uniquement à la langue littéraire et à la linguistique. Nombreuses de ses sources devaient être d’ordre pictural…Cette idée avait été avancée également par un spécialiste de R dont j’ai oublié le nom mais que toi, tu as peut-être lu.

ps: Partir du Christ pour arriver à R, il faut le faire! Enfin, tous deux ont vécu une passion!

plus beau ici

 

Photo manuscrit Le dormeur du Val

Police

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Sans coeur

 

Mon coeur est noué à une corde tendue par ma peur au dessus du vide. Elle le tire sans mégarde, derrière elle, comme l’esclave. Je suis condamné à poursuivre ma peur si je tiens à mon coeur.

Quand je traîne les pieds, le noeud de mon coeur se resserre jusqu’à presque l’étrangler. Si je devance ma peur, elle se met à me suspendre, dans le noir. Mon coeur et moi, pendus, en déséquilibre, on supplie.

Parfois, je ne me reconnais pas, ne reconnais plus ce coeur comme étant le mien.

Parfois, ce coeur crie pendant des jours, il se bat contre moi, pour se faire entendre. Je ne l’écoute pas parce que j’ai peur. Je voudrais pouvoir oublier ces jours où je progresse sans coeur. Je voudrais pouvoir arrêter cette machine infernale trouant le cahot. Je n’aime pas faire mal, la souffrance écoeure.

C’est à entendre comment battent ceux des autres, qu’enfin je retrouve le mien. Fatigué. Irrité et pourtant toujours prêt à bondir et à suivre la main qui caresse mon âme si tendrement.

Au bout de ma peur, il y a l’autre, territoire inconnu. Forêt vierge, incontournable. Étendue que je ne mesure pas.

Est-il pris par ces mêmes tornades? Je n’en sais rien. Ses torrents sont tellement différents des miens! Mais son coeur, son coeur contre mon oreille, enlacé par mes bras, lui, ne s’enfuit pas.