la lettre jamais envoyée

Monsieur,

Je ne sais si vos écrits sur le net nous sont donnés pour réagir ou pour réfléchir (en silence). J’ai trouvé sur votre site les textes qui consolident certaines de mes convictions , éclaircissent mes doutes et apaisent mes craintes. Je ne saurai assez vous dire comme cela m’est précieux. Je vous en remercie vivement. L’un deux par son étincelle à mis le feu à mes poudres et m’a laissé penser que je pourrais avoir l’audace de vous envoyer mes questionnements.

L’homme doit-il mesurer l’amour qu’il éprouve, découvre ou offre, à un idéal? Pourquoi faudrait-il faire des rêves une chimère et vouer chaque tentative à l’échec?Quel besoin peut-on avoir de mettre en comparaison l’homme par rapport à un idéal, si ce n’est celui de le placer en deçà. Si ce n’est n’accorder à ses rêves que le statut de chimères et à sa volonté lier l’échec, le manque, la rature.

Vue ainsi, la poésie ne serait que la vaine évocation d’un désir insatisfait, une approche imparfaite de l’amour? Elle ne fonctionnerait que comme facteur intermédiaire entre un idéal rêvé et la réalité vécue.

Je suis persuadé et c’est peut-être là ma folie que la poésie guide l’homme. Elle lui ouvre les voix, elle lui donne la parole. Elle propose un cheminement. Encore faudrait-il qu’on accepte de se laisser guider. Cela ne devrait nous mener bien loin si on ne jette jamais les amarres.

La poésie est à mes yeux, l’expression la plus limpide de la réalité. Rêvée ou pas, elle ne se plie pas aux commandements moraux d’un idéal. Elle n’est pas la soif mais la source. Il nous appartient d’ apprivoiser les mots, il ne serait y avoir de manière imparfaite d’aimer. Celle de se donner à lire encore moins. Le rapport que la poésie introduit ne peut être celui du manque, de la rature. Le poète est un amoureux conquérant et explorateur. Il place sa curiosité au gouvernail.

Aimer n’est-ce pas plus exactement ce qui rend l’homme parfait.

Lorsqu’il pleure ou se lamente, il n’aime déjà plus. Il transmet des sensations. La poésie est sensation et non sa transmission ou pas seulement. Elle est l’acte érotique culminant.

 

La poutre

J’ai trainé la table jusqu’au dessous de la poutre. Elle grinçait de cette plainte qui vous donne mal aux dents. J’ai pris une chaise, je l’ai approchée de la table et je l’ai utilisée pour grimper et me mettre debout sur la table. Mon coeur remuait à me donner la nausée.
J’ai lancé la corde au dessus de la poutre et je l’ai solidement nouée. Ensuite mes gestes se sont enchaînés mécaniquement. Avec minutie. Je n’ai pas effleuré le moindre doute, toutes les voix, même celles de la peur et du dégoût se sont soudain tues. Tout était devenu limpide. Je m’étonnais de rester aussi calme et décidée. De n’avoir aucun remord, de ne plus sentir la moindre culpabilité.
Pour la première fois de ma vie, je me sentais légère. Plus aucune tension, pas même celle que j’aurais dû ressentir à prendre une telle décision, ne pesait plus sur moi. Cette liberté soudaine me rendait euphorique et déterminée.
La douleur s’était traînée jusqu’à un précipice, elle m’avait volé tellement d’années, qu’en cet instant où j’aurais dû douter, elle me donnait une certitude. Une tendre certitude. Celle d’avoir fait le bon choix, le premier pas vers moi. Enfin, j’assumais sans plus frémir toute la responsabilité de mon être. Enfin, je semblais prendre conscience de ce que ma différence devait pouvoir signifier. Ma cohabitation avec le monde, cette blessure, cette plaie ouverte et suintante était sur le point de se refermer. À l’autre bout de la table, simple et droite, ma délivrance.Je n’avais plus à m’acharner, à trembler, à lutter. Un pas, un seul pas suffisait. Comme cela me semblait tellement plus facile!
J’ai passé la corde autour de mon cou et je suis bien restée, ainsi debout, nouée, sans bouger, près d’une demi-heure. Retenue par une corde, un noeud, le même qui trancherait définitivement le mien, ce noeud tordu qui gisait au fond de moi.
Je me disais: « je tiens, je me tiens, je suis, je suis moi, enfin. Je ne suis plus rien. » Il me suffisait de faire un pas, pour pendouiller dans le vide et faire sens à ce que je suis. Plus rien ne serait laissé au hasard, j’avais la sensation d’une totale maîtrise de la vie.

La vie m’avait bien mal choisi. J’ai très vite compris que ma route ne serait pas ordinaire. Mon corps. Que fallait-il en faire? Déjà enfant, il ne me convenait pas. Alors que j’étais si légère, cette chose qui se faisait porter, laver et puis embrasser par ces autres humains qui devaient être mes parents, me semblait toujours être dans mon chemin. Combien de fois n’ais-je pas été tétanisée par ce que ma mère devait considérer comme une marque d’attachement et d’amour: son baiser sur ma joue. Cette envie qu’elle avait de me bouffer, m’écoeurait. Sa bouche sur ma joue, comme si elle n’en décollerait pas faisait naître ma nausée et grandir ma peur.Je compris qu’en me désintéressant d’elle, en ne pleurant pas, elle me foutrait la paix.

Je passais des heures à observer les ombres sur le plafond de ma chambre, des heures à faire parler les fleurs du papier peint qui décoraient les murs, des heures à animer mes jouets. Un endroit parmi d’autres me servait de refuge: la bibliothèque municipale. Elle était petite et fréquentée par de grandes personnes calmes. La bibliothécaire était mélomane. C’est elle qui m’a fait découvrir la musique. Toutes sortes de musiques. Les notes et les mots sont venus à moi par les mêmes chemins. Je choisissais les disques dans les rayons et elle les faisait jouer pour l’ensemble de la salle de lecture. En douceur, la musique a rythmé mes premières lectures. Je n’emportais pas les livres de la bibliothèque chez moi. Par contre, lorsque j’en avais terminé un, je pouvais obtenir la photocopie de mon visage ayant comme arrière fond la couverture du livre en question. Parfois, je préférais apposer la main, le coude ou rien que l’oreille..

Je n’ai jamais aimé ma mère et je l’ai détestée et bannie de mon univers le jour où elle m’a rendu plus malade qu’elle en me faisant boire plus qu’il ne se doit. Ce jour-là, je l’ai vomie, elle et toutes les horreurs qu’elle m’imposait.

Je suis un garçon-cheval. C’est ainsi que je me définissais. Mon corps de fille ne me dérangeait pas. Dans mon esprit, il n’existait pas, tout simplement. Si un esprit pouvait parler, il avouerait qu’il n’est ni masculin, ni féminin. Il est. Point.

Un jour, alors que j’avais 5 ou 6 ans ma mère m’ a agrippé par le poignet . Parce que je me débattais et me laissais tombée sur le sol, elle m’avait aussi attrapée par l’une de mes jambes. Elle me tirait derrière elle, comme s’il s’agissait d’un vulgaire sac de vieux linges. Ma colère était d’autant plus forte que l’humiliation qu’elle me faisait subir était grande. J’étais nue. Finalement, elle me jeta dans un bain d’eau brûlante. Je me souviens de ma peau rougie. Je me souviens de cette horrible douleur au fond de moi, du dégoût, de la honte et de la peur galopante. Je n’entendais plus mes propres hurlements. Je ne subissais plus que la peur détachée de moi, écrasante, indomptable. Je me souviens du sang qui s’échappait d’entre mes jambes et de sa main qui s’appuyait sur mon visage. Sa main, géante ventouse qui m’empêchait de voir et de comprendre. Sa main qui me noyait alors qu’il me faisait offense.

Pendant des années, je ne compris pas pourquoi, elle m’avait ainsi humiliée. Pourquoi, elle m’avait ébouillantée, violentée.Ce fut mon premier amant qui me le fit découvrir malgré lui. Toute sa tendresse était maladroite et ne servait à rien. Me faire l’amour, c’était se battre contre moi, me lancer un défis, se soumettre à un corps à corps. Il mit de longs mois à me calmer. En se donnant, en offrant sa chair tendre, molle comme celle d’un bébé, il me fit découvrir peu à peu, jusque dans les moindres gestes, ce que c’est que la volupté. Il pleura lorsque je le trouvai beau.

J’avais pendant des années omis, effacé, gommé un événement encore plus incompréhensible que les mauvais traitements: un viol par l’un de des amants de cette femme qui me servait de mère. Mon ignorance des sentiments, ma naïveté envers certains comportements de certains adultes, elle s’en était bien servie pour me massacrer.Comme elle, elle m’avait rendue ivre de méchancetés. Lâche, docile, la vie ne pouvait que se traîner et s’accoupler à toutes les saloperies. La parole était l’insulte, la promesse ce crachat gluant sur le sol.

Je respectait rien et la personne que je trouvais la plus méprisable et la plus inhumaine, c’était moi. Lui, si doux, s’égarait et devait se tromper. Je l’ai laissé tomber. Pas très gentiment. Un jour, je ne suis plus allé à l’un de nos rendez-vous. Je n’ai jamais plus répondu à aucune de ses lettres superbes de pureté, de respect et d’amour. Elles ne devaient pas être adressées à moi. Et puis surtout, il me voulait femme et moi, je me voulais garçon.

Voir

Elle déploit sa robe de soie
Et moi impassible je la crois

Le ciel dans sa main s’épanouit
Je deviens follement envie

Elle défait infinément le jour
me couvre de son velours

je l’attends
elle m’oublie

les paupières closes
sans bruit
la nuit progresse

l’ombre s’évanouit
le coeur se métamorphose

si c’est son sein qu’elle propose
on vit

Virgule

Rester assis sur les vagues des mots,
suivre les flots des paroles aléatoires,
bercer son ennui à la clarté des phrases,
traverser la page à pas de fée,
manger tous les accents d’un air grave,
passer au delà des tirets,
omettre les exceptions,
graver les trémas dans son coeur
mourir sur le point d’un i
planté au milieu d’une strophe

Introduction: Yukiguni, le roman de la blancheur

« Cultivée comme une philosophie ou comme un art, peut-être même comme une sagesse, la musique délicieuse et raffinée des sens, entendue plus profondément que ne parle le coeur, écoutée dans le prolongement de ses échos jusque dans l’âme du silence intérieur, est-elle douée d’une magie capable d’ouvrir à quelqu’un les portes de sa liberté, de métamorphoser ses joies en bonheur, et ce bonheur en sérénité qui serait synonyme de certitude, de plénitude et de paix? » Armel Guerne

 

Relu

J’ai relu Roland Barthes. Dans  « le plaisir du texte », j’ai souligné les passages suivants et je les mets ici, pour rappeler ce que certains auteurs semblent avoir oublié.

«  est dit écrivain, non pas celui qui exprime sa pensée, sa passion ou son imagination par des phrases, mais celui qui pense des phrases: une Pense-Phrase (c’est-à-dire: pas tout à fait un penseur, et pas tout à fait un phraseur) ».

et puis ça aussi « On dirait que l’idée de plaisir ne flatte plus personne. Notre société paraît à la fois rassise et violente; de toute manière frigide. »

et cela: « l’artiste peut passer à un autre signifiant: s’il est écrivain, se faire cinéaste, développer d’interminables discours critiques sur le cinéma, la peinture, réduire volontairement l’art à sa critique. Il peut aussi donné congé à l’écriture, se soumettre à l’écrivance, se faire savant, théoricien intellectuel, ne jamais plus parler que d’un lieu moral, nettoyé de toute sensualité de langage. Il peut purement et simplement se saborder, cesser d’écrire, changer de métier, de désir. »

Roland Barthes

J’aime tout

 

Je l’aime. Je l’aime et j’aime la nuit qui se repose sur son corps sans faire le moindre bruit. J’aime l’ombre qui berce mon coeur jusqu’à ce qu’il s’endorme sans le moindre remord. J’aime le soleil qui entre dans sa chambre sur la pointe des pieds alors qu’il court comme un voyou, dans la rue, depuis le tout début de la journée. Comme un chat j’aime qu’il chatouille ses paupières, comme moi, il aimerait qu’elle se lève.

J’aime sa main de nouveau né, sa bouche de chaton, sa toute petite chanson. J’aime les étoffes qui recouvrent sa peau, blanche et innocente. J’aime le bout de ses doigts de pieds, chaud et doux comme de nouveaux bourgeons. J’aime la courbe de sa hanche, son genou et chacun de ses plis. J’aime le sommeil qui comme un fol amant ne veut pas la quitter. J’aime son pied sur le plancher, j’aime sa main sur le matelas, j’aime ses jambes, j’aime ses cuisses et ses fesses.

J’aime son sexe, son ventre, ses seins autant que ses épaules. J’aime son dos et le creux de ses reins. J’aime toutes ses taches de beauté, chaque petite écorchure, chaque petite blessure. J’aime l’air qu’elle respire et celui que me donne dans ses baisers, j’aime chaque objet sur lequel elle pose son regard. J’aime l’eau qu’elle boit et celle qu’elle fait couler sur sa nudité pour se laver. J’aime son espace, sa liberté, sa gourmandise, sa douce volupté.

J’aime la terre qu’elle malaxe des mains, celle qu’elle foule des pieds. J’aime son jardin, j’aime les plantes de son jardin, les insectes de son jardin, le ciel juste au dessus de son jardin. J’aime la mer juste en dessous de son jardin, j’aime les tortues de son jardin, j’aime tous les arômes de son jardin. J’aime le vent qui froisse la surface de la mer, grignote les falaises et sculpte les rochers. J’aime tout ce qui fait son univers.

Mais toi! Toi, qui n’a même pas la moindre idée de tout ce qu’elle t’accorde d’emblée, Toi, qu’elle semble toujours mettre au dessus de la mêlée, alors que tu ne l’as même pas désirée. Et bien toi, je ne t’aime pas.

Rien, rien

« Car la pression qu’on voulait exercer sur nous pour nous arracher les renseignements recherchés était d’une espèce plus subtile que celle des coups de bâton et des tortures corporelles : c’était l’isolement le plus raffiné qui se puisse ima- giner. On ne nous faisait rien – on nous laissait seulement en face du néant, car il est notoire qu’aucune chose au monde n’oppresse davantage l’âme humaine. En créant autour de cha- cun de nous un vide complet, en nous confinant dans une cham- bre hermétiquement fermée au monde extérieur, on usait d’un moyen de pression qui devait nous desserrer les lèvres, de l’intérieur, plus sûrement que les coups et le froid. Au premier abord, la chambre qu’on m’assigna n’avait rien d’inconfortable. Elle possédait une porte, un lit, une chaise, une cuvette, une fe- nêtre grillagée. Mais la porte demeurait verrouillée nuit et jour, il m’était interdit d’avoir un livre, un journal, du papier ou un crayon. Et la fenêtre s’ouvrait sur un mur coupe-feu. Autour de moi, c’était le néant, j’y étais tout entier plongé. On m’avait pris ma montre, afin que je ne mesure plus le temps, mon crayon, afin que je ne puisse plus écrire, mon couteau, afin que je ne m’ouvre pas les veines : on me refusa même la légère griserie d’une cigarette. Je ne voyais jamais aucune figure humaine, sauf celle du gardien, qui avait ordre de ne pas m’adresser la parole et de ne répondre à aucune question. Je n’entendais jamais une voix humaine. Jour et nuit, les yeux, les oreilles, tous les sens ne trouvaient pas le moindre aliment, on restait seul, désespéré- ment seul en face de soi-même, avec son corps et quatre ou cinq objets muets : la table, le lit, la fenêtre, la cuvette. On vivait comme le plongeur sous sa cloche de verre, dans ce noir océan de silence, mais un plongeur qui pressent déjà que la corde qui le reliait au monde s’est rompue et qu’on ne le remontera jamais de ces profondeurs muettes. On n’avait rien à faire, rien à en- tendre, rien à voir, autour de soi régnait le néant vertigineux, un vide sans dimensions dans l’espace et dans le temps. On allait et venait dans sa chambre, avec des pensées qui vous trottaient et vous venaient dans la tête, sans trêve, suivant le même mouve- ment. Mais, si dépourvues de matière qu’elles paraissent, les pensées aussi ont besoin d’un point d’appui, faute de quoi elles se mettent à tourner sur elles-mêmes dans une ronde folle. Elles ne supportent pas le néant, elles non plus. On attendait quelque chose du matin au soir, mais il n’arrivait rien. On attendait, re- commençait à attendre. Il n’arrivait rien. À attendre, attendre et attendre, les pensées tournaient, tournaient dans votre tête, jus- qu’à ce que les tempes vous fassent mal. Il n’arrivait toujours rien. On restait seul. Seul. Seul. »(…….)

« L’interrogatoire n’était pourtant pas le pire. Le pire c’était le retour à ce néant, juste après, dans cette même chambre, de- vant cette même table, ce même lit, cette même cuvette, ce même papier au mur. Car à peine étais-je seul avec mes pensées, que je me mettais à refaire l’interrogatoire, à songer à ce que j’aurais dû répondre de plus habile, à ce que je devrais dire la prochaine fois pour écarter le soupçon que j’avais peut-être éveillé par une remarque inconsidérée. J’examinais, je creusais, je sondais, je contrôlais chacune de mes dépositions, je repassais chaque question posée, chaque réponse donnée, j’essayais d’apprécier ce que leur procès-verbal pouvait avoir enregistré, tout en sachant bien que je n’y parviendrais jamais. Mais ces pensées une fois mises en branle dans cet espace vide, elles tournaient, tournaient dans ma tête, faisant sans cesse entre elles de nouvelles combinaisons et me poursuivant jusque dans mon sommeil. Ainsi, une fois fini l’interrogatoire de la Gestapo, mon propre esprit prolongeait inexorablement son tourment avec autant ou peut-être même plus de cruauté que les juges, qui levaient l’audience au bout d’une heure, tandis que dans ma chambre cette affreuse solitude rendait ma torture interminable. Autour de moi, jamais rien d’autre que la table, l’armoire, le lit, le papier peint, la fenêtre. Aucune distraction, pas de livre, pas de journal, pas d’autre visage que le mien, pas de crayon qui m’eût permis de prendre des notes, pas une allumette pour jouer, rien, rien, rien. Oui, il fallait un génie diabolique, un tueur d’âme pour inventer ce système de la chambre d’hôtel. Dans un camp de concentration, il m’eût fallu sans doute charrier des cailloux, jusqu’à ce que mes mains saignent et que mes pieds gèlent dans mes chaussures, j’eusse été parqué avec vingt-cinq autres dans le froid et la puanteur. Mais du moins, j’aurais vu des visages, j’aurais pu regarder un champ, une brouette, un ar- bre, une étoile, quelque chose enfin qui change, au lieu de cette chambre immuable, si horriblement semblable à elle-même dans son immobile fixité. Là, rien qui puisse me distraire de mes pensées, de mes folles imaginations, de mes récapitulations ma- ladives. Et c’était justement ce qu’ils voulaient – me faire ressas- ser mes pensées jusqu’à ce qu’elles m’étouffent et que je ne puisse faire autrement que de les cracher, pour ainsi dire, d’avouer, d’avouer tout ce qu’ils voulaient, livrant ainsi mes amis et les renseignements désirés. »

 Stephan Zweig
« Le joueur d’échecs »

Mon Ange

J’ai mal au cœur. On joue du tambour au fond de moi. Un étrange cortège se prépare à prendre le pas. Mon sang bat la débâcle.
Je marche contre le vent et contre tout.
Je m’enfonce de plus en plus dans ce qui ne ressemble plus à de la peur. Le temps se défait des secondes, très lentement. Il perd son sang goutte à goutte.
Les étoiles que tes paroles ont brodées, pour moi, dans la nuée, jettent à mes pieds, les baisers que tu leur avais confiés. Elles remontent en jouant le long de mes jambes jusqu’à mon sexe. Je me sens enveloppée de toutes parts par tes caresses. Tu te promènes en mon corps comme un nouveau nénuphar.
Je veux me laisser manger par un ange, pour la seconde, faire partie de ton monde. Je t’abandonnerais mes frontières à fin de gagner les tiennes. Je veux revendiquer ton âme, la nouer enfin à la mienne. Te convaincre que ton corps de femme, le tien uniquement, est d’une Beauté idéale. Il survole avec infiniment de patience, les apparences dociles que la jeunesse accorde en se moquant des autres femmes. Dans les eaux de ton lac, dort un tigre, ma chérie. Il transgresse le temps d’un coup puissant de griffes pour accéder à ton éternité pleine et ronde.