Tyrannique

 

Il m’arrive bien souvent de comprendre à quoi se rattache mon existence. De mesurer avec finesse, les énormes distances. J’ai beau me tendre de toute mes forces, mes gestes ne sont que poussière. L’écartement de pétales pour le soleil, l’exubérance d’un pistil qui ne peut rien face aux sécateurs mis à la disposition du monde, font soulever les épaules, soupirer en jetant les yeux aux cieux: « mais encore ? ».

 

Je ne puis rien d’autre que cela, la progression presque muette de quelques pieds, de quelques lettres.

 

Cela

 

me désespère.

 

Non pas l’absence de reconnaissance, je m’en moque. Je ne saurai quoi en faire, si ce n’est la mettre dans ma cheminée pour allumer un quelconque feu.

 

Mais ma faiblesse. Ma faiblesse.

 

Cette tyrannique ignorance.

 

Repenser certaines phrases?

Lorsqu’on élude, on n’oublie pas. Le désir ne se nourrit que de cela: la chose éludée. Ce que l’on me suggère subtilement et qui se dérobe à moi, attise ma curiosité. Toujours rendue présente à mon esprit, j’aspire à la découvrir, à la reconnaître, à la deviner.

L’évocation a tout d’une construction qui défie les lois de la pesanteur. Elle nous suggère un jeu. Ce jeu je le retrouve présent, dans les meilleurs textes. Construire un château de cartes suppose qu’on aie la main légère, l’âme joueuse.

La syntaxe n’est pour moi, rien de plus qu’un port d’attache. Elle se limite à énoncer des lois communes. Rien ne nous interdit de la contourner ou de la ranger dans nos poches. On peut l’évoquer. On peut l’oublier. Mais toujours, elle nous sert de référent. On ne peut la nier.

Écrire, c’est partir. Certains prennent le large, d’autres longent les côtes. Il ne m’appartient pas de juger les méthodes. Pour moi, l’important c’est le voyage. Je m’interroge. J’interroge. Je me suis demandée si il ne faudrait pas réécrire la première phrase de ce texte? La déplacer? Préciser ce qu’on a voulu éluder. Je n’en sais rien, après tout. Ma réaction a été celle d’un lecteur quelconque. On peut très bien l’oublier.

J’ ai trouvé bon de relire Roland Barthes : « Valéry disait: «  On ne pense pas des mots, on ne pense que des phrases ». il le disait parce qu’il était écrivain. Est dit écrivain, non pas celui qui exprime sa pensée, sa passion ou son imagination par des phrases, mais celui qui pense des phrases: un Pense-Phrase (c’est à dire : pas tout à fait un penseur, et pas tout à fait un phraseur). »

Je t’attends

La nuit est veloutée, elle est dans le ciel comme un chat. Elle rode, elle bouge lentement comme si elle cherchait sa proie. Regarde-moi, qu’ais-je donc fait pour que tu ne me parles pas? Suis-je donc si laid, si pauvre, si maladroit?

Je me ferai cette eau tranquille, apprends-moi. J’épouserai les gestes qui ne parlent que toi. Montre-moi, mon Amour. Je ne sais qu’embrasser tes pas. Perdre le jour et creuser le néant. Dépose devant tous ces yeux avides ce qui n’appartient qu’à toi. Un tapis d’étoiles venu d’orient? La pluie saupoudrée de tes rires? Les idées qui te parent bien mieux que le plus bel argent? Laisse-moi ruisseler sur ta peau, attendre à l’infini qu’on puisse trouver quelque chose d’encore plus Beau. Marche autour de moi comme un couguar, dérobe mes rêves, dénude-moi. Je t’attends.

J’y laisse ma peau

Non, bien évidemment, il n’y a rien de personnel dans les bribes que je laisse. Comment pourrais-je m’y reconnaître?

L’écriture me renouvelle, par elle, s’opère ma mutation. Oui, je mue. Je change les choses et les choses me modifient sensiblement.

Comme n’importe quel reptile, comme certains de ces insectes, comme le fruit mûr qui quitte sa bogue, je me défais de ce qui fut peut-être une partie de moi. Je me défais de ce qui me touchait, touchait ma chair, ma vérité. Pour écrire, il faut savoir s’abandonner, abandonner, se défaire. Se donner. Se perdre.

S’il l’on veut continuer une existence, il faut s’en inventer une autre. Continuer à changer de peau. L’écrivain est un mutant. Un reptile extensible, un boa constrictor. En construction permanente ou au bord de la faillite.

Hier, j’avais lu ça avant d’écrire le texte ci-dessus

Nul

Tu n’es pas rien, non. Tu es pour moi le point. Le O.
Le départ,
la faim

le point culmiNant, le point de recul et le point qu’on montre du doigt.
Le ça et le la.
Tu es cet endroit qui envoûte et est rond.

Ta voix sonde comme les ondes les lacs. Elle est la voile qui descend du ciel
tu es pluie et puits

on te goûte sur le bord des pleures qu’on ne parvient plus à noyer. Tu naîs déjà grand comme les géants, les cyclopes

non, tu n’es pas néant
tu es la nuit
Tu es Beau

Ton silence se délecte comme les larmes qui luisent sur les fleurs qui lui restent ouvertes.

Tu amuses l’innOcent, tu annules les chants amers des mauvaises lunes,
tu es la muse de l’ennui

Tu es celui que tout le monde fuit
le bouclier des perdants
tu es futile
ignorant

tu mets des gants pour sortir

et tu joues au sOuRcier

sur ta peau

les étoiles qui naissent forment ma voûte galactique. Dans la boucle, ton ventre ou ton dos le soleil docile sommeille

tu es l’Océan où naît la nacre dans les cOeurs refermés et secrets des rochers

tu es le nombril où les fées puisent les baisers
tu es
le gouffre où jeter la folie
la marque pour brûler les béliers en troupeaux égarés

le sanctuaire, le bûcher pour ceux qui ne savent pas vénérer la vanité et l’utilité.

Hier, aujourd’hui, demain

Je me demande pourquoi il faudrait écrire des phrases qui vous coupent le souffle. Des phrases qui vous font courir comme des rats de laboratoire dans un labyrinthe sans espoir. Des phrases qui ne tournent autour d’aucun soleil et ne donnent aucun plaisir à se laisser découvrir.

Ne faudrait-il pas plus exactement, écrire des phrases à couper le souffle? Des phrases qui nous époustouflent pour la limpidité de l’idée qu’elles dévoilent? Des phrases qui nous révèlent comme dans Proust tout le plaisir qu’il peut y avoir à écrire et donc à penser? Des phrases qui résonnent à l’infini au travers de toutes nos autres lectures?

Pourquoi ne faudrait-il écrire que pour soi, pour l’esthétisme, pour l’hermétique, pour le vide consommable et oublier le plaisir? Ais-je besoin de savoir combien de secondes l’auteur s’est gratté le cerveau pour comprendre qu’il n’a plus rien à dire d’autre que ce qui a été dit (souvent par d’autres et avec tellement plus de puissance)?

Hier, en attendant qu’on aille rechercher dans les réserves de la bib les livres que je m’étais choisis (rien qu’un des titres vous parlera de ma quête « une soif d’amour ») j’ai pris au hasard un bouquin laissé sur une table. Sans conviction, je me mis à lire, sans regarder le titre, ni l’auteur.

U, imitator van’t betraande leven

dat ik, alleen en door mijn lief versmaad

leidde op de Kale Rots, vanuit mijn staat

van vreugd naar die van boete doen verdreven,

u, die uw oog te drinken heeft gegeven

van’t zilte vocht, in ruime overdaad,

wie de aarde zilver, tin noch koper laat

en slechts zichzelf tot tafeldek wou weven,

wees overtuigd dat tot in eeuwigheid,

zolang, althans, hoog in de vierde sfeer

Appolo, blondgelokt, zijn paarden ment,

u faam als onverdroten is bereid;

uw vaderland is eerste, keer op keer;

de roem van uw auteur is ongekend.

Je suis tombé amoureux. Amoureux pour la seconde fois, de ce texte publié en 1605. Bon, il ne s’agit que d’une traduction mais de tout de même, ça m’a donné faim. J’ai palpité. J’ai été surpris par une évidence qui ne s’altère pas.
Don Quichotte
wikisource

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Le jour rode comme un carnivore qui a faim. Il poursuit sa ronde progressive tout autour de moi. Je vois son dos, sa menace, son refus. Le jour se promène à la surface du monde en ne me montrant que son aileron de requin. Il ne me dit rien, absolument rien. Comme si il était aléatoire. Comme si toute la vérité était transitoire. Comme si il était là, par hasard.

Je vacille, je tremble, je ne peux fuir. Je ne peux même pas le vouloir. Pour aller où? Partout, je me confronterai à la même chose. Partout, on m’apprendra que je vis dans un enclos. Je vois, je devine ce que c’est que d’être l’autre. Ce qui lui est dit et est tu, pour moi.

Dans ma nuit, au delà de cet ombre qui se referme à chaque fois que je fais un pas, je vois. J’entends le brouhaha de ce que c’est que la vie. Je la vois qui vit pour moi, comme si elle était mon délire.

J’aperçois qu’autour de moi, un peu plus loin, le jour a tracé un chemin lisible au quel je n’aurai hélas, jamais accès.

Dans la nuit, les phrases se décomposent, se traînent, s’usent à répéter tout le temps, les mêmes choses. Elles balbutient. Je ne reconnais pas le silence. Il n’existe plus. Je n’ai qu’à rester dans le noir avec mes questions qui resteront sans chemin.

J’ai écouté la musique qu’il me proposait et j’ai écrit ce texte