Michaël Borremans, « Dragonplant », 2003
La petite feuille recroquevillée
de ma main
réveillée par la tienne
qui me tient
Ces phrases de Fernando Pessoa, je les ai trouvées ici
L’art nous délivre de façon illusoire, de cette chose sordide qu’est le fait d’exister… En art, il n’y a pas de désillusion, car l’illusion s’est vue admise dés le début. Le plaisir que l’art nous offre ne nous appartient pas, à proprement parler : nous n’avons donc à le payer ni par des souffrances, ni par des remords…
Par le mot art, il faut entendre tout ce qui est cause de plaisir sans pour autant nous appartenir : la trace d’un passage, le sourire offert à quelqu’un d’autre, le soleil couchant, le poème, l’univers objectif. Posséder c’est perdre. Sentir sans posséder, c’est conserver, parce que c’est extraire de chaque chose son essence.
N’est-ce pas le silence qui détermine et fixe la saveur de l’amour ? S’il était privé du silence, l’amour n’aurait ni goût ni parfums éternels. Qui de nous n’a connu ces minutes muettes qui séparaient les lèvres pour réunir les âmes ? Maurice Maeterlinck.
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Comme surgissant de la brume
la mer et ses nausées
par vagues se sont emparées
de mon âme
au milieu des remous
de la foule
j’avais mal au cœur
et l’envie de pleurer
heureusement
pour m’abriter des morsures
et des regards
au bout de mes doigts ses phrases pour avaler mes larmes.
Un spectre vit en moi. Comme celui de la lumière, lorsqu’il écarte ses doigts, il colore de ses étranges lueurs tous les éléments de ma vie. Il est tentaculaire et déroutant mais n’a rien d’un fantôme. Il mène une vie de céphalopode paisible dans les profondeurs nacrées et les eaux de velours. Fragile, il passe son temps à se faire oublier. À marcher en silence, à me parler tout bas.
À chaque mot, il accorde une nuance ou trois, à chaque syllabe une saveur, aux phrases le parfum composite et rare de cette fleur qui n’existe pas. Ne vous étonnez pas qu’il se fâche et gronde aux pieds de vos murs, au fond de vos puits, perdu dans vos dédales crasseux. Tout ce que vous tenez pour noble et gracieux l’ennuie. La bouillie qui dégouline directement de vos cervelles délavées lui donne la nausée : mon dieu ! C’est tout ce que vous aimez ?
Vos modes d’emploi sont des prisons, vos textes des niches pour les chiens errants. Mon spectre n’y reste pas, jamais. Il va et vient sans rien retenir. Il a peur des ombres qui vous nouent les bras, des songes qui mentent et ne tremblent pas.
Le spectre ne rogne rien au plaisir, n’émonde pas le monde. Il a peur de vos points qui catégorisent et trouent les pages, il a peur de vos virgules acérées comme des crocs, de tous les ordres qu’éructent vos refrains. Il a peur des morts qui dorment dans vos phrases et vous dictent si rageusement leur faim.
Le spectre et son petit soupir dorment dans le Oh ! de la pupille, dans la coquille d’un nombril, sur le lit doux du baiser. Si mon ventre se soulève, si mon cœur se met à danser, c’est que mon spectre veut goûter à la brillante rosée qui perle aux bords des idées translucides.
Il ne restait rien.
Juste moi écrasé de douleur.
On éteint pas cet étranglement d’un seul mot.
On n’oublie pas comment les minutes traînent quand on a mal là, à cet endroit où la raison se découd.
Dans le noir, sans filet ni protection,
sans plus rien pour vous asseoir, pour s’apaiser et attendre.
Cette merde gluante me mange.
Aujourd’hui seulement 4 fois,
hier 6
et demain, elle reviendra sans que je l’appelle.
Elle viendra se planter, se vanter de sa toute fraîche cruauté.
Pour elle, le temps n’existe pas. Rien ne marche. Rien n’avance.
Demandez à tous ces fusillés dans les couloirs des hôpitaux.
Les mots naissent dans le cocon de soi
que l’on garde enroulé à l’âme
Au secret
Ils filent sans laisser de racine
ils se tissent sans faux plis
entre les lignes
des mers et des chants de larmes
Ils calment les cœurs calleux
Certains ne le savent pas
mais il ne faut pas grand chose pour les réchauffer
pour qu’ils débordent et se mettent à bourdonner
Il n’y a que les poseurs de pièges pour nier cette vérité :
les mots dorment en chacun de nous
dans un petit poing noueux comme le bouton d’une fleur.

Il existe une multitude de phrases pour vous apprendre le fonctionnement des choses, mais elles ne vous servent pas. Il existe une infinité de possibilités pour essayer de comprendre le monde mais les pistes sont des impasses, les routes flottent dans le vide, les repères s’inversent et les mots que vous croyiez reconnaître ont été broyés. Il vous est impossible d’accéder à une vérité qui vous servirait de fil pour vous guider. Funambule sans filet, il vous reste une volonté machinale pour recomposer ces puzzles infernaux, ces morceaux, ces éclats de la vie.
Les savoirs universels, les connaissances communes, les apprentissages automatiques graciés au plus grand nombre des humains restent les éléments inutiles d’une trame brouillée presque impossible à décrypter. Comment faut-il faire pour lire le visage d’un humain ? Reconnaître ce que les mots, ne nous apprennent pas ? Pourquoi faudrait-il se fier à ce que tout le monde suppose sans jamais en définir les véritables contours?
Alors, parce que personne ne peut vivre enfermé sur le vide, emmuré par les gestes qui ne servent à personne, ligoté aux symptômes qui nagent à la surface de votre peau et dont on aimerait qu’ils deviennent vos vêtements quotidiens, parce que vous voulez démontrer que vous êtes aussi un être humain, que vos doigts touchent, que votre cœur aime et que votre encéphale pense et construit, vous recomposez la réalité, votre réalité. Vous détricotez cette complexité inutile pour en créer une nouvelle qui ne vous semblera pas plus futile.
Les livres reprennent vie sous le scalpel patient de votre curiosité. Ils parlent une langue que tout le monde peut comprendre, ils parlent d’une tourmente universelle : à quoi servent toutes nos connaissances si nous ne pouvons plus les partager et que faut-il faire d’une logique qui bafoue notre identité et les possibilités de penser librement?
Les livres prennent corps, les cartes routières deviennent les galaxies flottantes de vos rêves, les images écrivent, les mots marchent en dehors du chemin des phrases. À tout est accordé un nouveau sens. À un ordre arbitraire et muet répond un nouvel ordre donnant aux mots ce qui leur manquait pour être compris : corps et vie dans la réalité tangible.
les images ont été trouvées ici
La mer sortie du brouillard
ne me parle plus que par vagues
elle ressemble à l’oubli
que l’on sert aux tables
habillées de porcelaines
et de dentelles blanches
elle ressemble à ce bruit
de la petite cuillère dans le thé
elle semble être devenue friande
de futilité
elle ne semble plus vouloir effacer
d’un geste mille fois répété
ce qui perle sur les visages
ce qui grignote la plage
à petit pas fougueux
la mer est sortie du brouillard
pour y retourner
et me laisser
désemparée.