Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
Il y a longtemps, à la fin de l’hiver,
la lune est descendue sur terre.
Lorsqu’elle a posé le pied
sur la cime de quelques arbres
qui se trouvaient là par hasard,
les branches se sont tendues
comme les doigts griffus d’une toile
d’araignée.
Une forêt s’est mise en marche.
La procession suivait le même chemin
que le canal, le chemin qui mène au cimetière.
La lueur de la lune était solaire
orange pourpre et or
son reflet dans l’eau lente éclairait les visages
que portaient les arbres comme des masques.
Je ne compris que plus tard ce que
la lune avait mis si merveilleusement en scène
ta main plus jamais n’accueillerait la mienne
comme un petit feuillage.
Le tableau qui trônait dans le salon,
embrouillé de larmes,
fait de taches de couleur où je ne voyais
que les coups du pinceau qui ne se tenait
à aucune règle et ne mesurait plus le geste.
Le tableau si sombre recouvert de poussières,
le tableau que mon regard d’enfant à force de le parcourir
avait remplis de rides s’était laissé soudainement appréhender.
Ce n’est pas une forêt en fête qui marche
ce n’est pas un cortège de feuilles mortes
qui glisse sur l’eau noire,
c’est un cirque qui arrive dans un village,
c’est la vie qui nous invite à jouer
un rôle qui comme un habit trop petit
ne nous sied pas et ne contribue pas
à notre épanouissement.
À ton caractère il faudrait ajouter une gamme
de lumières croissantes
d’ombres grises de plus en plus éblouies
À ton visage tous ceux que je garde en mémoire
le poids de ton petit poing fermé
l’odeur de ta paume effleurée par un sommeil d’astre
la vrille d’un souffle qui s’échappe de ta bouche
chevelure de lait
quand tu n’étais qu’un bébé
À tes silences s’ajoutent tous les autres silences
feuilles froissées
fleurs affamées de mots
poèmes
Ouroboros
planètes inexplorables
hologrammes au défi de représenter
ta réalité
Le vent est dans l’étoffe
la voile s’étend et forme comme une nageoire
j’entends comment
mon rêve s’apprête
à quitter souplement sa planète
qui à chaque fois reste
naviguer entre nuages et ciel
entre vagues et pressentiments
je vois la quille sabrer les profondeurs
de la nuit tranquille
le vent est dans les feuillages
qui se brisent houleux
contre la nuit
son corps aux rondeurs
éblouies dans chacun de ses mouvements
imite le son que font
les vagues quand elles quittent la plage
restent le sable l’étonnement de l’air
devenu marin et soupir
mon désarroi enfin ne s’abrite plus
nulle part
La nuit est venue se poser sur le jardin
La lune regarde la mer
Une à une les étoiles se regroupent au dessus de la folle falaise qui parle toute seule quand les oiseaux se taisent.
Quel étrange troupeau scintille enivré par les parfums émanant du maquis
Pour qui est-ce encore l’été
Quel est cette ombre marchant d’un pas souple et lent sur le sentier qui semble couler de la lune comme un torrent de la colline
Est-ce toi mon Amour qui portes la lumière de l’astre toute fraîche et argentée sur les épaules?
Ses mains sont semblables aux nuages qui accueillent le soleil quand il se pose sur la mer et se gorge de roses et d’oranges.
Ses mains invitent souvent les souvenirs et les saveurs à former des jardins.
Mon esprit soudain comprend comment et pourquoi les iris obtiennent ces dégradés impossibles de jaunes et de blancs ayant la texture du sucre et le goût soyeux de la crème.
Ses mains d’un geste vif et précis racontent toute l’efficacité des pensées qu’elle cultive avec ferveur et passion depuis toujours. Ses mains me proposent quand elles se posent sur mon sein de découvrir ma liberté, petite libellule, elle épouse le bleu et le vert dans un vol presque statique.
Dans le creux de ses paumes se blottissent deux petits cœurs hybrides, mûres ou framboises, ils n’ont pu se décider que d’être les deux à la fois. Qui oserait les manger ? Alors qu’ils semblent simplement vouloir n’aimer que l’âme.
Les fleurs folles qui les ont enfantés ont vu la mer et ses petites colères se colorer de turquoise.
Les étranges petits rubis scintillent éparpillées amoureusement dans les velours du jour.
Pour protéger la beauté farouche, pour qu’elle se choisisse plein de chemins qui ne porteront jamais de nom ni de définitions, ses mains comme le jasmin parfument mes palais.
L’arbre habitait tout un jardin à lui tout seul. Sa ramure mangeait les nuages au printemps, son tronc noir brillait en hiver comme le galop d’un cheval. À l’automne, il prenait feu. En été, plus fort que jamais il fabriquait des fruits, offrait de l’ombre, faisait chanter la chaleur, affolait la lumière. L’arbre était jalousement protégé de tous les regards des passants, par un mur, un portail éternellement fermé.
Tous les jours, pour me rendre à l’école, je longeais le mur. Mais un jour, je ne pus m’empêcher de regarder par une toute petite fente ce qu’on prenait tellement de soin à cacher. J’avais vu les branches fleuries s’échapper vers le ciel, j’avais entendu les chansons incompréhensibles d’un homme. Je vis donc l’arbre se faire caresser le tronc et frémir sous la main ridée mais large et ferme d’un vieil homme maigre. Il murmurait et lorsqu’il s’est retourné comme s’il avait deviné mon audace, son regard noir se planta dans mon âme trop curieuse comme un canif. Je pris peur et pendant des années, je me contentais de rêver à l’arbre magique, à l’amitié qui le liait à un homme.
L’arbre vivait dans un palais verdoyant serti de rubis. De l’arbre sortaient des centaines d’aventures, des fruits au goût de fleur, des feuilles d’un vert velouté capable d’apprivoiser le noir et les nuits de cauchemars. Sa sève, une encre sacrée écrivait une vie paisible à l’homme qui l’aimait comme une femme. Il m’arrivait de rester des heures à faire le guet et à espérer que le portail s’ouvre, que l’homme sorte et vienne me parler de l’arbre et de l’amour. Mais l’improbable ne se produisit jamais et il fut un jour où je changeai d’école et pris un autre chemin. Pourtant, tous mes dessins d’enfant représentaient d’une manière ou d’une autre l’arbre, cet arbre, ce seul arbre magique. Quand j’étais triste, je le représentais plein de nervures, son cœur nu, ses branches dessinant de longs bras se terminant par des feuilles comme des mains. Quand j’étais joyeux, l’arbre se laissait dessiner sous les apparences aventureuses d’un voilier pris par la pleine mer.
Un jour, devenu adulte et ayant presque oublié l’arbre, j’empruntai par hasard ce chemin qui ne menait pas qu’à mon école mais se poursuivait jusqu’à un hôpital où justement ma sœur venait de donner naissance à une fille. Les branches de l’arbre plongeaient toujours dans le ciel comme une famille de dauphins joueurs. À le voir même de loin, on pensait que le printemps était semblable à une nébuleuse de fleurs. La force de l’arbre diffusait un parfum qui embaumait la rue. Devant le portail entrouvert, le phare giratoire d’une ambulance tentait de rivaliser avec la lumière que l’arbre faisait naître dans la rue. Quelques curieux s’attroupaient près du portail. Une vieille dame, le visage défait s’avança vers moi, elle m’avait reconnu : « Il est mort, l’élagueur est mort. » Je vis le corps recouvert d’une couverture au pied de l’arbre et je vis le vieil homme, le regard perdu et visiblement très affecté. L’arbre était devenu un meurtrier.
Je poursuivis ma route, avec l’idée qu’il me faut toujours inventer des histoires plus belles que la réalité. L’arbre n’était qu’un arbre ordinaire et le vieil homme n’en était probablement pas amoureux, n’était que quelqu’un que la solitude et l’isolement social avaient rendu méfiant.
Dans l’ascenseur de l’hôpital, je pleurais presque.
Ma sœur n’était pas dans sa chambre mais comme me l’apprit l’infirmière, elle était allée voir son bébé qui devait demeurer aux soins intensifs. Pendant l’accouchement, le cœur du bébé s’était arrêté de battre. Les médecins étaient parvenus par chance à réanimer le nourrisson mais il devait encore rester sous surveillance.
La vie tient donc à un tout petit fil transparent ? Je pouvais rejoindre ma sœur et je la vis au travers d’une vitre. À côté de la couveuse, elle allaitait son minuscule et si fragile bébé et j’eus le sentiment qu’un petit miracle s’était produit.