Autour de ma ville, les rivières sont des rubans.
Derrière les arbres, elles épousent, sans un mouvement,
le fleuve docile, ému par le printemps.
Coupées en tranches, réduites en parcelles, ainsi les phrases donnent vie à ce remue-ménage continuel au fond de moi. Au fond, masquée, plongée dans l’ombre, volontairement, naturellement, je mène une vie comparable à ces monstres marins dont on ignorait l’existence et aux quels on ne soupçonnait pas la moindre brillance.
Pourtant, l’amoureuse lumière crée la Beauté en façonnant notre regard. Elle doit surgir, inventer un chemin à partir de rien et je puis vous dire, qu’elle prend son temps, la lumière, pour éblouir si loin du soleil. Elle suit en spirale, toutes les volutes, toutes les larmes. Sa volonté est perspicace. Elle s’accroche partout, même là où on l’ignore.
Ah comme je voudrais qu’elle soit boréale ! Comme j’aimerais auréoler les choses et leurs apparitions ! Luire, écarteler mes couleurs et me répandre comme une onde du cœur au ventre, du ventre à l’âme ! naître sporadiquement, me laisser caresser comme un songe et puis fondre avalée par le plaisir.
Je me suis endormie là
dans la nacre de ce petit coquillage
sur cette aile de phalène
sur cette goutte de rose
Je me suis déposée sur ce lit
de mousse où la lumière elle-même
tourne et devient folle
je me suis mise à parler de l’or
qui coule comme une sève royale
sur les écorces frêles de tout jeunes sapins
je me suis mise à rêver d’un vent
qui porterait ton nom et du jour
où j’épouserai un papillon.
J’avance et je sais que tu es là, près de moi, posant ta main légère et blanche sur mon épaule. Je ne te vois pas mais pourtant, je sens que tu me regardes en souriant. Tu ne perds plus une seconde. Je fredonne en hésitant.
Tu lis mon âme. J’oublie tes larmes. Reconnaîtrais-je encore ta voix ? Je sais que le ciel brillant combat le froid rien que pour moi, qu’il trace sur le sol des brindilles vermeilles à cause de toi. Je sais que tu déposeras dans ma paume ta dernière pépite lorsqu’il le faudra. Je le sais, je le sais. Tu enrobes les choses d’une lueur que sans toi, elles n’auraient pas.
Je marche, tu me suis. Tu vois ce que j’ai poursuivi ? Ce que j’ai fait de la vie ? Je feuillette nos souvenirs, je découds le blason de la raison et du bon droit. Je réapprends ton rire. Je danse et tourne en rond. Je m’enivre de jazz, je décroche ta guitare. Je me moque avec toi de tous ces cons de bourgeois, de ce qui est lourd et ingrat.
Je marche, Je marche dans la pluie, dans le froid, dans la nuit. Cela m’est bien égal désormais. Je marche, tu me précèdes. J’abandonne tous les soupirs, je te cède tous mes pas. Je jette ma folie vers le large, je pars. J’avance, je rame. Je sais que tu me regardes, fier, confiant comme un charme.
J’espère trouver enfin cette clairière où tu attends que je vienne souder mon âme à la tienne.
je voudrais pouvoir me défaire de ma carapace. Vivre sans cette cataracte, cette croûte, cet agglutinement de la peur. Je voudrais nager, voler, marcher, respirer sans avoir à me servir des phrases comme d’une jambe de bois. Je voudrais être légère, fluide et docile. Transformer mes pensées en fleurs muettes. Éparpiller les mots sur lesquels reposerait mon âme. Gaspiller la Beauté sans compter.
Je voudrais naître sans avoir à déclarer la guerre. Être tellement limpide qu’on ne me poserait plus de condition. Couler de source. Surgir dans la caresse. Faire oublier le temps.
J’aimerais n’être que dans la boucle, la première, du lys ou du lilas. Dans le pli du taffetas, dans le bruit de la soie. Je voudrais être moi. Sans symptômes, sans non. Me décliner comme par magie une infinité de fois. Enlacer les pupilles, faire taire le froid.
Mon histoire commence il y a fort longtemps, au 12ème siècle, mais je ne voudrais vous ennuyer avec tous les tourments qu’il m’a fallu traverser. Je n’ai pas été conçue pour ces vérités-là, alors laissez-moi vous parlez de lui. J’ignore son nom et il est fort probable que je ne le connaitrai jamais et puis quelle importance ? Toute sa beauté est contenue dans le bleu de ses yeux. La nuit lui envie sa pupille tant elle brille. Sa peau ose par endroits les reflets de la nacre. La blancheur s’épanche dans son cou ainsi que le lait le ferait. La lumière dépose délicatement sur les paupières et en dessous de l’œil une touche à peine bleutée. Partout ailleurs, elle souligne adorablement la maigreur de son visage. Hélas, je crains fort qu’il n’ait été, contrairement à moi, jamais invité à des festins de roi.
Des visages qui me regardent, croyez-moi, j’en vois des milliers à longueur d’année. Je pourrais vous dépeindre comment l’envie se glisse dans le pli d’un sourire, comment l’ennui soulève de son doigt la mèche de cheveux sur le front. Je pourrais vous parler des heures de la mélancolie qu’on lit, accomplie, dans le visage ridé d’une veille pomme qu’on a oublié de manger ; à la source dans le visage du jeune enfant qu’on vient de gronder.
J’ai rencontré la jalousie, l’insolence, la fierté, le dédain, l’orgueil chez l’adolescent comme chez le seigneur. J’ai vu la peur trembloter sur le front de l’assassin, la conscience donner ou reprendre l’assurance ou l’arrogance. J’ai lu des journées entières la bonté qu’on retrouve dans les prières, celle qu’on ne voit que chez le jeune enfant, celle qui marche main dans la main avec l’innocence. Si je l’ai lue avec autant de patience et aussi longtemps, c’est pour essayer de comprendre, pourquoi tant d’hommes la repoussent avec le dos de la main. Mais je m’éloigne, ou peut-être pas, des raisons qui ont fait que je choisisse de vous parler de lui. Si jeune, adolescent et pourtant paré d’atouts aux quels on n’ose que rêver.
Je me suis longtemps demandée pourquoi on me regarde, pourquoi on me marchande, pourquoi on me protège ou m’expose ainsi. Jamais jusqu’à ce jour où je l’ai vu, jamais, je n’avais pu croire qu’on puisse aimer au premier regard. Je vous sais déjà haussant les épaules et vous moquant de moi en disant : « n’as-tu donc point vu ton âge, vieille sotte ! » Je vous répondrais que justement toutes ces années m’ont donné le temps de savoir et d’éprouver.
Lorsqu’il a déposé la soie de son regard sur mes courbes et lorsqu’il a voulu déchiffrer ce que j’essayais de lui murmurer, laissant parler sans mots et sans bruit, pour moi toutes les parties de mon corps, j’ai soudain compris le mystère de toute mon existence. Je suis faite pour donner. Donner une toute petite étincelle, une petite lumière qui soudain éclaire toutes les raisons, abolie toutes les règles, surpasse toute mesure. Elle donne sens. Illumine le néant et l’absurdité d’une vie, d’une œuvre. Elle condense toutes les larmes, tous les soupirs, toutes les respirations et les battements de cœur.Et il a été donné à moi de l’apercevoir là, d’en apprendre la justesse et la nécessité, sous les traits délicieux d’un adolescent curieux. Il a été donné à moi, petite chose, fragile et discrète ayant partagé tellement de repas et de fêtes, avec tellement d’êtres humains nobles ou ingrats, grands et petits. Mais je vous vois déjà partir, me tourner le dos, maugréant : « elle est de nouveau amoureuse. Allons ! Tous ces mots, pour ne dire que cela ! » Partez ou soyez curieux, venez me voir ! Je le sais il n’y a d’autre espoir que celui de la Beauté qui s’offre à vous en une seule phrase.
Que puis-je encore vous dire, si je ne vous ai pas lassé? Je suis ronde. Je suis presque parfaitement ronde. En mon centre, comme un cœur qui bat, une fleur au dessin pur comme le filet d’eau d’une source. Un carré et un losange lui servent d’enclos même si jamais elle ne sort. Se répondant par un jeu de symétrie, 8 feuilles s’étalent sur ma surface. L’arbre dont elles proviennent y est représenté 4 fois. Son tronc est une tresse et sa ramure un cœur qui dresse sa pointe vers le ciel et présente ses fruits à la terre. Je suis ocre, blanche et turquoise, je brille. J’invite à ce qu’on me garnisse de fruits ou d’offrandes pour celui qui a faim ou veut nourrir ses sens. Mes traits son simples et évoquent au lieu de dépeindre. Je deviens magique lorsqu’enfin on essaye de lire ce qui ressemble à un texte sacré. On me croit venue de Perse mais je suis née en Espagne. Dans mes veines coulent encore les rêves des Maures.
Approche ta bouche sensiblement
de mon sein
sens qu’il se tend
vers tous les baisers que tes mots lui insuffleront
en caresses
reviens et va-t-en
poursuis de ton souffle son galbe son arrondi
maudis-moi qu’il soit si petit
je veux
je veux sentir ton corps entrer dans le mien par tous les moyens
je veux être tien te tenir te tendre
apprendre ta force lui servir d’appui si je puis
approche ta bouche de cette extrémité
farouche
qui te veut
tendre
attendons que nos peaux se fondent
l’une dans l’autre
balayons nos limites
à nous confondre
oublions nos archers
laisse-moi t’initier
à me jeter dans le feu
Je ne risque plus de te faire de l’ombre, me voilà feu de brindilles. Je danse. Mes tendons se tendent, mon thorax se bombe et j’effleure la terre de toutes mes extrémités brûlantes. Je suis prêt à exploser, à me mesurer à cette trace tellement plus grande que moi et qui se cache toujours dans la pénombre. j’ai envie de dévier le monde, de défier mon image. Je veux ne plus jamais être sage et pourtant, j’ai tellement besoin de toi pour me laisser fondre.
Je suis fait pour inviter l’air à passer au delà, inviter le sang à bouillir dans les veines et à chanter dans l’oreille ou le regard.
Je suis le coin pour te cacher qui s’échappe en un vulgaire feu de paille. Où te faudra-t-il désormais apprendre à lire les véritables partitions qui orchestrent la vie?
Prendrais-tu plaisir au grand partage du Bien entre tous les spectres qui n’attendent plus rien et ne croient pas que la mort a déjà rongé leurs os? Voudrais-tu être aussi vaniteux qu’eux en croyant que la lucidité leur rendra ce qu’ils ont abandonné?
Je ne serai jamais le verre d’eau que ton âme espère quand elle se brûle à confondre le désespoir.
Tu le sais, il n’y a d’autre chemin que celui de la sève. Non pas le baiser ou le fruit, la feuille ou la fleur mais le désir jamais accompli.
J’ai trouvé l’image ici
J’ai lu ceci
J’ai lu ceci aussi
et encore cela
Connaissez-vous ce frisson
horripilent
et si ardent
qui vous trace une route
sans issues.
Ignorez-vous
ce chapelet qui s’égraine
à l’instar d’une délivrance supposée
mais qui vous déroute.
Mieux vaut-il ne jamais savoir ?
Entre
La boucle de cheveux sur la joue
La boule dans le ventre
Le bruit de tes pas
Les feuilles qui soupirent
Les graviers de l’allée qui s’étire
Les plaques métalliques
des bouches d’aération du métro
Sous les pneus de mon vélo
Le cliquetis des aiguilles de la montre
Quand tu es loin de moi.