Cheval

Study of horse

Au départ, j’étais cheval, je suis né cheval, il a fallu pour vous convaincre de mon droit à l’existence que je devienne un humain. Pourtant, on ne me gouverne pas par la force ou l’oppression, on ne me fait pas avancer sur les chemins qui dénigrent les petites choses. Les détails s’accrochent ma fantaisie, ils apparaissent parfois pour ce qu’ils ne sont pas. Si on touche à cette forme de liberté, je préfèrerai foncer sur un mur et me détruire que de céder à une obéissance aveugle et que je juge stupide.

On ne force pas ma peur à piétiner des principes généraux admis par une majorité oppressante. On me guide en douceur, sans brutalité. Du bout de la pensée, comme on le ferait avec un très jeune enfant en expliquant ce que je ne comprends pas et qui semble avoir tellement d’importance pour avoir du crédit et une place dans votre conscience.

Je n’ai confiance qu’en ce qu’on donne immédiatement et sans détour. Inutile d’emballer vos gestes dans les discours lorsque j’ai pris le vent en poupe. Inutile de m’appeler, si j’ai jeté ma raison au diable et que je suis parti au galop. Je reviendrai toujours vers la paume ouverte, vers l’oeil qui me regarde.

L’humain en moi est un animal. Maladroit. Je ne sais pas plaider. Les mots ne me servent pas à trancher la théorie de principes universels. Je réfléchis et agis au cas par cas. J’évite les généralités surtout en ce qui concerne les comportements humains. Vos manières sont parfois tellement hypocrites. Beaucoup m’apparaissent comme étant dépourvues de logique et de cohérence. Je ne les comprends pas.

Les mots se posent sur mon dos de cheval, s’agrippent à mon encolure et veulent me faire croire que ma crinière dans la course est comme la flamme de l’incendie. Pour les retenir, je n’ai trouvé d’autre moyen que de les écrire, d’en photographier certains. J’écris avec ce qu’il me reste de souvenir juste avant qu’ils ne s’échappent définitivement, j’écris avec les coïncidences, avec les brindilles de lumière, avec ce qui est furtif et ne dure pas. Avec le hasard que je rencontre fortuitement ou après l’avoir invoqué pour qu’il vienne à moi, me secourir, m’aider à vous montrer que le monde n’est pas toujours comme vous le voyez. La réalité tremble et scintille autrement si on est un cheval.

Pour être moi, il faut que je sois cheval. Il faut que je me sente prêt à tout pour satisfaire la vie, prêt à déployer mes plus belles allures pour vous plaire et être votre ami. Prêt à poursuivre chacun de mes rêves.

Je sais, c’est absurde avec le corps que m’a attribué la nature, de se prendre pour un cheval et d’essayer de vous montrez ce qu’il a de merveilleux à quitter sa propre existence humaine pour redécouvrir le monde à chaque minute sous un point de vue que vous ne soupçonneriez pas sans moi. Ne peut-elle donc jamais se tromper, la nature ? Il existe peut-être un cheval qui rêve d’être moi ?

La déferlante

La mer s’était retirée trop loin. Les souffles qu’elle envoyait étaient chargés de brouillard. La plage montrait les os saillants de sa cage thoracique et de son épine dorsale. L’horizon drapé de gris avalait des orages.
Soudain, géante, elle était là à tambouriner sur ma porte. À hurler dans la nuit qu’elle voulait mon âme et mon corps. Elle s’était enroulée sur elle-même, elle avait pris l’impatience sous son bras. J’ai mis mes mains sur les oreilles pour ne pas entendre sa rumeur. Elle chantait : « allons, c’est l’heure ! ». J’avais peur, j’avais mal : « De grâce, reviens plus tard. »Lui ais-je crié de mon trou noir.
Elle m’a tiré par les cheveux, m’a rué de coup. « Tu vas voir, tu vas connaître mon goût »me hurlait cette furieuse. Elle ne ressemblait pas à l’incendie, elle était bien plus amère. Jamais, elle ne vacillait ou se montrait tremblante. Elle ne ressemblait pas à la tornade, elle était plus gourmande. Chacun de ses pas la rendait plus cruelle et plus grande.
J’avais froid, j’avais faim. Elle avait mangé la lumière et liquéfié mon vouloir. Il s’écoulait plus vite que les secondes où je tentais de m’agripper. Quand je n’avais plus rien, ni larmes, ni mots, elle s’est redressée et à sorti son couteau. Elle a appuyé sa lame sur la pointe de mon cœur, a balafré ma joue et s’est enfuie en courant. Elle m’a laissé à demi-vivant, sur le lit qu’elle m’a préparé pour la mort.
La nuit quand je dors, le jour quand je vis, j’entends la vague, je vois son dos, je sens son haleine et je sais qu’elle reviendra.

Les fourmis

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Quand je ferme les yeux, elles grouillent. Elles passent du vert au bleu, du violet à l’orange et au rouge. Elles se répandent dans mon corps en commençant par le cœur. Elles parcellent mon cerveau, avancent par ondes, organisent le cahot. Les fourmis se débrouillent pour me tétaniser, imposer leur musique et un ordre militaire.Je ne sais plus que faire.

Elles ont pris d’assaut mon sang, mes vaisseaux. Elles m’invitent à leurs danses rituelles et tribales. Le bruit qu’elles font me condamne ou me brise.

Quand je ferme les yeux, le monde ne m’appartient plus, les phrases sont détruites, les mots disséqués. Les sens perdus.

Si j’ouvre les yeux, je vois vos bouchent qui mâchent les symptômes, cisaillent les promesses et mentent sans finesse. Je vois vos regards qui détournent mes appels aux secours, vos pieds qui foulent ce que mes silences ont tenté de murmurer en douce. Si j’ouvre les yeux, je vois vos hurlements griller mon âme sur le feu, prendre la maladie par les cheveux et la souder à mon front fiévreux.

Lorsque je dors, les fourmis se baladent sur mon corps, travaillent la nuit pour qu’elle porte le même voile que la mort.

La faucille et le marteau

Chaque chose utile trouve finalement une place.

Celle de son ombre ou celle de ses contours.

En est-il aussi ainsi des êtres humains? Ceux qu’on envoie aux premières lignes de front, ceux qu’on met derrière le canon, ceux qu’on place en rétention? Et tous les autres qu’on laisse périr en troupeaux.

Cela paraît si simple de définir le monde. D’avoir pour chacun une réponse, un « à peu près » qui le cantonne, le met à sa place.

Chaque chose trouve une définition, dans un caveau. Dans une fosse commune. À quoi bon savoir, si c’est pour mettre ses idées dans le formol?

Chippedbeefpacking

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Le jour rode comme un carnivore qui a faim. Il poursuit sa ronde progressive tout autour de moi. Je vois son dos, sa menace, son refus. Le jour se promène à la surface du monde en ne me montrant que son aileron de requin. Il ne me dit rien, absolument rien. Comme si il était aléatoire. Comme si toute la vérité était transitoire. Comme si il était là, par hasard.

Je vacille, je tremble, je ne peux fuir. Je ne peux même pas le vouloir. Pour aller où? Partout, je me confronterai à la même chose. Partout, on m’apprendra que je vis dans un enclos. Je vois, je devine ce que c’est que d’être l’autre. Ce qui lui est dit et est tu, pour moi.

Dans ma nuit, au delà de cet ombre qui se referme à chaque fois que je fais un pas, je vois. J’entends le brouhaha de ce que c’est que la vie. Je la vois qui vit pour moi, comme si elle était mon délire.

J’aperçois qu’autour de moi, un peu plus loin, le jour a tracé un chemin lisible au quel je n’aurai hélas, jamais accès.

Dans la nuit, les phrases se décomposent, se traînent, s’usent à répéter tout le temps, les mêmes choses. Elles balbutient. Je ne reconnais pas le silence. Il n’existe plus. Je n’ai qu’à rester dans le noir avec mes questions qui resteront sans chemin.

J’ai écouté la musique qu’il me proposait et j’ai écrit ce texte

Découdre

Un bavardage meuble mes silences. On dirait des étourneaux prêts pour le rassemblement.Les sons grouillent comme une nuée affamée. ils s’agglutinent dans mon esprit pour former comme des caillots: les mots. Ensuite, ils s’éparpillent et je n’ai plus qu’à tenter de les suivre en marchant sur les graviers d’un sentier incertain. Parfois, ils peuvent me mener très loin. Me faire parler d’une langue qui n’existe pas encore. Tirer comme des élastiques les si précieuses secondes. Souvent, presque toujours, je me perds. Je ne sais quoi répondre à la question.

Ce matin, il s’est mis à hurler, sur moi. Je crois. Sans que je comprenne pourquoi. Le ton et le débit de sa voix ont suffi pour que je me sente vaincue, anéantie. Il, ce fut cette voix mâle, au bout de mon maigre bonjour, derrière ce guichet, devant cet écriteau où il était écrit :« ouvert ».

La voix humaine qui ne porte pas de visage, me bouleverse horriblement. Elle anéanti en un seul de ses pas la mienne, toute petite porcelaine. Les flots de paroles surgis de l’extérieur balayent d’un seul geste, tous ceux que j’avais tentés de rassembler. Ma pensée décousue s’envole alors au hasard. Du vent! De la poussière!

Il me faudra tout remodeler, continuellement, avec la même patience que le chercheur de perles, la faiseuse de dentelles, le potier. Ma phrase n’avait pas l’arrogance de l’argument, la brutalité de la certitude. Elle ne connaissait que le ruissellement de la mélancolie comme une pluie qu’on oublie. Pourquoi faut-il que je sois si hésitante?

Tordu

Je vous invite à l’enterrement de mon coeur.

Hier, couteau à la main, j’ai pu enfin le regarder dans les yeux et j’ai vu comme

comme il était petit et tordu.

Vert et si innocent

noyé comme s’il avait trop bu.

Comme le poisson sur le pont du bateau, il palpitait pour qu’on le remette à flot

il happait

j’ai couru, j’ai hurlé dans le vide

à l’aide

mais personne n’est venu

je lui ai soufflé à l’oreille

tiens bon

mais il m’a regardé de son seul oeil

à quoi bon?

Son soupir

était si petit

que je n’ai pas su

lorsqu’il est réellement parti