Cessez-le-feu 

Son corps sur ce qu’il reste du chemin 

Son corps comme s’il n’était plus qu’un vêtement poussiéreux 

Un homme pourtant tente de mettre l’enfant à l’abri mais lorsqu’il parvient à le saisir par les pieds

on lui tire dessus 

Alors 

l’homme abandonne 

Et moi j’attends j’espère la main de l’enfant sur mon front sur la partie la plus douce de mon museau 

Sa main s’agrippant à mes crins pour vaincre la peur 

Ses petits talons contre mes flancs

J’espère qu’il sente encore à ses côtés le souffle chaud de mes naseaux 

Mais tu tires 

Les jambes le torse la tête 

Tu préfères la tête 

Alors 

Moi l’âne auquel on donne volontiers des coups de bâton pour le faire avancer 

Je tourne la tête et te regarde 

Toi le soldat le tireur d’élite 

Toi l’assassin le criminel le génocidaire

Je te regarde et me demande

pourquoi jamais 

tu ne refuses d’obéir 

Dernier poème

son corps dans la fosse commune
a pu être identifié
car il avait dans la poche
rongé par l’humidité un carnet
un carnet où il cernait ses derniers poèmes
ses derniers poèmes reprisés 
ses derniers poèmes en voie de décomposition


sur son corps 

sans coeur 

à peine la peau sur les os


combien de fosses communes et de corps

combien de poètes sans carnet

de corps sans vêtement

de vêtements sans poche combien de poèmes sauvés

d’un charnier une dizaine peut-être 

parfois 

jamais

Réalité profonde de l’être

Rembrandt, un enfant apprenant à marcher- source image ici
Il ne reste sur le trottoir 
qu’un amas de vêtements
chargés de sueur et de cendres.
Pas de visage, aucun regards.
Un abîme.

Un corps mou, sur un autre corps mou, sous un autre corps mou.

Il reste violent et brutal,
l’impact de la mort par balle.
Il reste la balle tirée par le soldat, tireur d’élite.

Tuer ne suffit plus,
tuer ne permet pas d’apaiser sa haine
alors on extermine.

Massivement.

Les vermines, les suppôts de satan, du démon, du diable, de l’enfer. Des enfants.

Comment meurt-on quand on est un enfant
qui marche la peur au ventre,
la faim dans l’oeil,
la main donnée au frère aîné
pour peut-être se sauver?

On meurt dans la rue,

aux yeux du monde.

On meurt sous silence,
sous chape de mensonges.

On meurt par perforation
de la peau,
déchirement de la chair,
éclatement des poumons,
noyade du coeur,
écoulement visqueux de sang.

On meurt mille fois par seconde.

On meurt de l’effondrement
du corps de son père,
du corps de sa mère,
des corps de ses cousins,
de ceux des copains.
On meurt de l’effondrement de tout un hôpital,
d’un village,
d’une bande de sable.

On meurt de l’effondrement
du corps de son petit frère

et puis on meurt comme un grain de sable,

tellement altéré,
tellement dépossédé qu’on ne finit jamais de mourir.

L’eau nocturne d’une flaque

© Antoine d’Agata pour l’agence Magnum – d’après une phrase du livre de Louis-Ferdinand Céline « Voyage au bout de la nuit »: « C’est des hommes et d’eux seulement qu’il faut avoir peur, toujours. »

Quand il ferme les yeux il voit

un arbre les feuilles bruissent

il entend les cris de créatures

minuscules à la place du visage

un masque souriant d’où s’extirpe

un regard

pupilles brillantes telles l’eau nocturne

d’une flaque et il se demande pourquoi

du jour au lendemain son quotidien

a été gommé

a disparu

en même temps que la porte blindée de son appartement

que les fenêtres 

tant d’éclats sur le sol

pourquoi les écoles n’accueillent-elles plus que les vieillards

pourquoi les villes se sont-elles embourbées

il connaît la réponse mais il ne veut la formuler

depuis qu’il a vu son voisin transformé par la mort

en une brutale sèche et rocailleuse sculpture

rongée par la peur surprise par une douleur 

monumentale


On peut apprécier le travail d’Antoine d’Agata notamment sur sa page instagram.

Son travail sur la guerre d’Ukraine réussit à signifier l’horreur de la guerre. Images insoutenables, elles chassent le voyeurisme journalistique. Ceux qui sont morts et dont les cadavres pourrissent à l’air libre sont des hommes, des hommes. Que reste-t-il d’eux ici, là et ailleurs ?

Qui vit au large

“Volume Project…” by Kincső Tóth- source de l’image: **

Il pose ses doigts sur mon poignet

pour prendre le pouls
mais rien

peut-être n’ai-je plus de coeur

fondu comme un sucre dans la boisson chaude des larmes

mais non

il est là cet organe incontrôlable

à  débattre seul en sourdine 

dans le néant abyssale du corps

À tous les silences

©Tomohiro Inaba source image:Artistaday

L’eau était glacée

mais

c’était ça ou la mort

mais

la mort a plongé aussi

mais

elle n’avait pas froid

n’avait point peur

elle aboyait

je suffoquais

ils ont signalé

que

j’avais franchi la frontière la démarcation 

et

que

j’étais libre sauvée

mais 

ils ont  malgré tout tiré

et  après

 donné

ma dépouille aux chiens à leurs aboiement leurs dents

ma carcasse à la forêt, à ses croassements, à sa bouche édentée

à tous les silences 

véhémence

la force des phrases qui se répètent
à l’instar des vagues
obnubile
mon esprit 

la gorge de cette femme déborde d’appels auxquels

personne ne sent de répondre

je cherche 

ce qu’il reste du langage après les larmes

dans l’olivier
le murmure oxydant de la mer
trouve un écho

qui le fait frissonner

dans le jardin c’est l’heure

des spectres

l’après-midi se peuple de petites ombres
qu’il est facile de confondre

avec les pommes de pin

ailleurs le monde s’effondre

car ce qu’il tombe des arbres

désormais

ce sont des bombes

D’avance

Bertrand Els via Tumblr

Tu entends les pas d’un ange mais il ne s’agit

que de la pluie

dehors
au large


tu songes aux spectres qui s’accumulent toujours plus nombreux dans l’obscurité
susurrant que tu es sans substance  que tu n’as aucune volonté 

tu entends comme le temps se délie peu à peu se dilue 

bientôt l’absence de silence sera saluée


dans le jardin

tu entends sporadiques 

des larmes

sur la vitre déferlent de petites notes métalliques

il faudra que tu te décides à les ausculter
pour comprendre

l’ogre l’insecte immense qui grignote le monde
la vie comme un fruit condamné
d’avance 

Hier

Killer Tails
Photograph by Paul Nicklen, National Geographic

Hier 

Ils

Se sont acharnés 

En bandes musclées 

Criardes et persuadées 

De leur bon sens 

De remettre à flots

Évent obstrué et nageoire dorsale broyée 

Par la mâchoire d’un moteur à hélices

La baleine tueuse 

Comme ils osent l’appeler