Sur un lit de fleurs

J’ai posé le pied sur l’estrade et j’ai pris ma place au sein de la chorale. Il a légèrement levé les bras. Le silence s’est emparé du public et lorsqu’il a incliné la tête, très doucement comme les nuages qui sortent du ventre bleu de leur mère, nous nous sommes mis à chanter.

Petit à petit, la musique a pris possession de l’espace. Elle s’est mise à onduler dans l’air, à recouvrir le moindre petit coin d’ombre de sa lumière opalescente et joyeuse. Chaque note a commencé le travail qui consiste à charmer les corps et puis les âmes en construisant des cathédrales mentales, brillantes comme des étoiles.

Tout l’air que j’avais enfui dans le creux de mon ventre, toute cette magie enroulée sur elle-même dans la nacre rose de mon nombril s’est mise à virevolter, à escalader le ciel, à se tendre comme un soleil. Le ruban évanescent des notes dansait avec légèreté, il ne restait ni collé au sol, ni collé aux murs. Mon corps était comme habité d’un somptueux chatoiement, un incendie gracieux de papillons blancs. Dans ma gorge, des dentelles de larmes trouvaient à pas feutrés leurs zones d’envol pour le reste du monde.

Comment serais-je lorsque le silence aurait à nouveau à prendre possession du temps et de mon corps? Que pourrais-je faire lorsque le vide s’imposerait comme seule réponse à mes questionnements ? Comment pourrais-je encore éblouir la lumière lorsque je serais à nouveau aux yeux de tous, cet enfant chétif et ennuyant ? Je voudrais pour toujours naviguer porté par cette clameur. Vivre éternellement au milieu d’un chœur.

Mais je savais qu’il faudrait bien que toutes les fioritures, les affolements baroques cessent et rentrent docilement dans le tout petit tabernacle de mon cœur. Je craignais quelque chose de semblable à un effondrement de mon âme mais le magicien qui guidait nos voix, les déposa tendrement assagies au milieu d’un jardin flamboyant de blanc, là-bas, très haut dans le ciel.

Sans réponse

 

Je me demandais ce qu’il fallait que je fasse

de toutes ces questions sans réponse,

de tous ces mots qui nagent en moi

sans raison.

À force d’errer sans route,

ne finiront-ils pas par me perdre ?

Je suis si las.

Delta

Lena River Delta - Landsat 2000

Comme l’ombre

qui ruisselle sous

la feuille

l’été

je suis

avec l’incertitude

sur le point

de m’enfuir

le delta dispersé

de vos pensés

en troupeaux

rognant avec toujours plus d’acharnement

cette petite chose

ce petit presque rien

de silence

au quel je tiens

Delta

Delta

Quelle importance?

Il est assis sur les marches devant la porte, le regard perdu. Il est là tous les jours, à la même heure, l’heure où il est seul à la maison, l’heure où son vieux père de 78 ans part faire un tour avec la Daf. Il ne veut pas rentrer dans la Daf, il en déteste la couleur. Une couleur qui pique sur la langue et qui pue le vinaigre. La Daf qui semble presque neuve a la même couleur que la moutarde.

Tous les jours, il profite de l’absence de son père pour mendier des cigarettes et du feu. Il ne peut pas fumer, c’est pas bon pour sa tête lui a dit son père. Je pense surtout qu’avec la dose de rohypnol qu’on lui administre tous les jours, la nicotine en plus le zigouillerait. Tout le monde le sait dans le quartier, on ne peut pas lui donner de cigarettes. Personne ne lui donne de cigarette, personne sauf moi. Des cigarettes en chocolat parce que ça le fait rire. Il les prend et les cache et puis taquine son père en faisant semblant de les fumer.

Un jour alors que je lui proposais mon chocolat, il a avoué très doucement qu’il avait un piano, dans un appartement et qu’il était tellement lourd et encombrant qu’il avait dû l’abandonner. Dans les immeubles de logements sociaux désaffectés, une porte dont il avait gardé la clef s’ouvrait sur un studio où trônait son piano. Lorsqu’il se mit à jouer sur l’animal complètement désaccordé, il se transforma en oiseau, en volute de fumée. Il était devenu léger et puis si fier. Il quittait la terre, se défaisait de son costume de nigaud. Il souriait. Je ne pourrais dire, s’il jouait bien. Quelle importance ? Qui me le dira ?

Les puces savantes

Midbrain

Elles sautillent

comme des puces

tous les matins

dans le creux de la main.

Il faut que j’en prenne 3

et pour prolonger leurs effets jusqu’à la fin du jour, il faudrait que j’en prenne une autre à midi

mais je l’oublie.

Le plus souvent, volontairement.

Le taux de dopamine adore jouer à l’élastique dans mon cerveau et se payer ma tête.

Une étincelle suffit à tout éteindre ou à tout faire exploser.

C’est difficile à croire que ces petites pustules blanches aient un tel pouvoir : contrôler mon humeur.

Elles ne m’amusent pas.

J’ai bien vite fait de m’échouer si je ne les prends pas un jour ou deux.

Petites puces savantes,

actrices principales d’un spectacle machinal absurde et parfois grotesque. J’ai honte qu’un truc pareil me serve de béquille alors que tant d’autres si facilement brillent.

Trois minuscules boutons blancs de 25mg chacun, portant un nom chimique impossible à prononcer me maintiennent à flot.

Désormais mon bateau vogue sans faire de projet, sans gouvernail. Je ne suis même plus capable d’organiser le moindre voyage, d’adopter les structures souples qu’attend de moi le quotidien. Parfois, je hausse les épaules et les avale d’un geste presque brutal et je m’en fiche.

Parfois, je me dis et si je les avais prises un peu plus tôt, dès mes premiers cris et premières pleures, serais-je encore ainsi aujourd’hui?

Je ne pourrai jamais le savoir.

Peut-on vraiment savoir l’impact réel d’aussi petites choses ?

 

 

Hyper

 

Mes lignes me servent à découper

le temps

à agiter l’espace

à t’apprendre

cachée

complexe

mouchetée

comme la nuit l’été

si tu me touches

je me rétracte

si tu pleures

je meurs une infinité de fois

 

L’été

L’été pèse lourd sur les paupières des adultes mais moi, je n’ai pas envie de faire la sieste. Sur la pointe des pieds et sans faire de bruit, je quitte la maison en empruntant le chemin des Naïades. Comme je ne sais pas ce que c’est qu’une naïade, j’ai rebaptisé cet endroit par le chemin des noyades parce qu’il rejoint la plage en passant par la petite place du marché. Je joue à être un papillon suivant les tracés d’ombres que le soleil agite sur le sol. On dirait que le soleil cherche à peindre un étrange jardin, un peu sinistre où toutes les fleurs sont noires et épineuses et comme il n’est jamais satisfait de son tableau, il efface tout d’un coup de vent et recommence et recommence encore et toujours. Je passe de la sensation brûlante de la route sur la plante des pieds, à la sensation froide de l’herbe et des joncs aplatis, cachés dans l’ombre.

Soudain, me voilà sur la place. Elle brille au soleil comme un miroir éclaté. Les reflets grimpent le long des troncs des platanes et sur les murs et les volets fermés des maisons. Sur le muret, un petit chat endormi. Lorsque je m’approche, il se réveille et me regarde de son seul œil. Il est borgne. Ses oreilles ont été découpées par de nombreux combats. Je remue à peine les lèvres : « n’aie pas peur, je veux juste te caresser. » Et très, très lentement, je m’approche en lui tendant la main. Il ne s’enfuit pas et se laisse caresser. Je souris . Il ronronne comme un chaton, pendant que je le chatouille derrière l’oreille. Qui aurait pu deviner que derrière un félin aussi terrifiant se cachait un petit chaton ronronnant ? Soudain je remarque qu’on me regarde de l’autre côté du mur: une femme au visage ridée comme une vieille pomme toute séchée. C’est sûrement une sorcière, mais je fais celui qui n’a pas peur alors que je serais prêt à m’enfuir si il n’y avait pas eu le petit chat borgne. Je ne peux pas l’abandonner. La sorcière me parle, sa voix est douce au lieu d’être rauque et grinçante. Elle parle comme d’autres chantent, harmonieusement. Du panier qu’elle vient de déposer sur la table, elle sort en les manipulant avec infiniment de douceur, des légumes et des fleurs. Des chats de toutes les couleurs sortent de tous les côtés et observent avec attention et sagesse le moindre de ses gestes. À mes yeux, c’est comme si elle étalait sur le journal ouvert les joyaux d’un trésor.

Le soleil lui lèche le dos. »Tu veux m’aider, petite? » Elle n’a pas dû remarquer que je suis un garçon mais je m’approche, curieux. Jamais je n’ai encore touché d’objets aussi brillants et doux. Alors que j’effleure avec le dos de la main, les tomates, elle me sourit. Je me sens bien et je comprends pourquoi il y a tant de yeux de chat qui la regardent. Cette femme tolère toutes les différences, elle les accepte avec tellement de naturel qu’il est divin de la regarder soigner ses légumes. Sa beauté déborde sur tout ce qu’elle regarde et touche, même si on est un chat borgne ou un petit garçon trop maigre et inquiet. Elle n’a pas besoin de prêcher, de jouer la gentillesse en la cachant derrière la politesse ou de ruminer comme les autres vieilles. Elle se contente d’être elle-même, de s’accepter telle qu’elle est avec la même innocence que le premier des jours. Il suffit qu’on soit, peu importe la manière. Elle n’a pas envie de gaspiller son temps à juger les autres.