Les nuages
dévorent
le ciel
Dans le ciel ocre, se mélangent les oiseaux et leurs plumes au vent. Tu es venu habillé de neige, prêtant à tes requêtes la même pureté. La même innocence qui apprend encore à interroger le monde pour le comprendre.
Dans le ciel, le soleil n’a laissé que son or. Il contourne habilement les arbres et leurs fleurs, il décide d’octroyer aux saisons le repos. Aux idées, l’espace nouveau et immaculé. Tu es venu le visage clair, souligné par un sourire à peine plus rose que l’air. L’homme que tu viens consulter est un sage. Autour de lui, l’iwan semble avoir été construit en respectant les justes principes qui guident son existence.
Dans le bleu de perse de la coupole, les volutes d’or organisent l’harmonie. Tout est à sa place, tout semble être donné à la paix. Rien n’est laissé au hasard. Le derviche incline la tête. Il est disposé à t’écouter.
Chacun dans votre écrin, lui dans une avancée de la mosquée, toi sur le bras divin d’une colline. Vous accorder vos paroles et vos idées comme s’il s’agissait de deux instruments de musique. Posés sur les branches des arbres, on y devine les premières notes dans le chant léger et libre de deux oiseaux qui se regardent.
On ne sait quel fut le livre que vous orniez avec tant de délicatesse. S’agissait-il d’une poésie ? Du livre, il ne reste plus que la page arrachée sur laquelle vous figurez l’amitié ou le désir de savoir, l’envie de découvrir ce que la vie réserve de beau et de pur dans le cœur de l’autre.
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Je marche sur des tapis de murmures, je n’entends plus que le questionnements des vagues. Je sens leurs gestes brutaux effacer tout espoir. Le vent venu de la mer me sculpte un autre visage. Je reconnais le goût des larmes. J’apprends à repérer les courants qui vous mènent vers le large sans éprouver de remord. J’attends que les marées se soient lassées d’être abandonnées. Le sable engloutit mes pieds, plus loin, la plage montre ses dents, exhibe son ventre creux et sa faim.
Un jour, le ciel et ses cortèges de nuages se sont laissés surprendre par ses pièges. Il leur fut impossible cette fois là, d’aller menacer l’horizon. Pour se venger, ils mangèrent deux marées.
Je m’avance, l’eau glacée grimpe jusqu’à ma taille sans me faire mal. J’ai décidé de me jeter dans ses flammes. La mer crépite comme un incendie, elle me brûle la peau mais s’arrête là lorsqu’elle voit qu’à l’intérieur de moi, il n’y a plus rien. Tout est dissipé, dissolu, rogné. Il fait si noir que ses vagues se prennent à encourager ma nage, à caresser mes gestes, à se laisser couler entre mes mains comme un or fin.
Pour brasser le limon noir qui gît au fond de moi, je suis toujours seul. Pour brasser le ciel, il y a elle.
Sa bouche est sur ma nuque, elle cherche l’endroit à mordiller. Ses mains sont sur mes épaules, elles glissent le long de mes bras nus pour se poser sur mes mains. Son torse est contre mon dos, son sexe tendu effleure mes fesses. Son souffle épouse tous mes contours, son désir les viole.
Ma bouche murmure : « fais de moi ta petite chose, celle qui ne te quittera pas, celle qui brillera dans ton ventre à chaque pas ». Mes mains se laissent guider par les siennes, elles se posent sur la table, en effacent toutes les lettres écrites pour rien, balayent les livres. Vite. On se calme.
Et puis, dans un soupir qui nous réunit, la pointe de son sexe rentre en moi. Je me sens défaillir, fondre, m’assouplir comme si soudain je n’étais plus qu’une crème qu’on glisse entre les macarons. Croquant en surface, doux au cœur.
Par provocation, je feins de vouloir lui échapper. Sa réponse n’hésite pas. Elle prend possession de moi. Je veux qu’il me morde, je veux qu’il ne plante pas que son sexe en moi. Je veux toutes les parties de son corps jusqu’à la morsure de ses griffes. Mes veines se gonflent comme les nervures gorgées de sève et qui débordent. Nos corps claquent comme les voiles qui encore hésitantes s’abandonnent aux vents fugueurs.
Il me déroule sur son tapis de soie, une à une toutes ses fantaisies, des trésors que je n’imaginais même pas. Une divine alternance de saveurs qui s’opposent, de contrastes qui s’apposent partout sur ma peau. Et lorsque le fer est chaud, que ma croupe est rouge comme une rose voluptueuse, qu’elle est marquée de ses initiales, il jouit.
Les gens dans la rue sont comme des livres ouverts, on peut lire sur leur visage. Leurs traits guident les pas de mes histoires. Je fragmente, je superpose, j’entrechoque leurs trajectoires. Parfois, il m’arrive de les imaginer ailleurs que dans la rue. De leur concevoir une vie en dehors de ces fractions. Comme il me semble alors facile d’interroger et de lire leurs difficultés, leurs craintes et préoccupations, leurs espoirs. Comme il me semble facile de poursuivre de manière aléatoire le fil de leur vie et de leur composer une famille, des manies. De soulever le voile de leurs malaises, d’observer les détails de leurs gestes et de leur penser des remèdes. Les passants semblent être les ombres d’un théâtre de marionnettes dont les fils seraient dans mes mains.
Un jour, en me voyant dans le reflet d’une vitrine, je me suis aperçu un instant, comme étant un personnage parmi d’autres, un passant, un quidam de la vie. Une personne ordinaire. Je n’avais plus cet accès direct et simultané à moi-même, je me trouvais face à face avec mon image, celle que doivent avoir les autres de moi. Mais qui donc tenait mes fils dans sa main ? Quels remèdes conseillerait-il à celui qu’il voit, là, par hasard, comme un spectre, comme une ombre chinoise? Au travers et au-delà de ce que je parais quelle vie on m’inventerait?
Je ne sais pas ce que les autres pensent réellement de moi, ce qu’ils feraient de ma vie en n’en contemplant qu’une fraction, un éclat, un morceau dans la rue. Je ne sais pas ce que je ferais de moi, si j’étais à leur place. Je ne sais même pas si je me penserais une vie.
Les gens, dans la rue, me semblent être comme des fourmis, satisfaits de n’être qu’une infime partie d’un néant ou d’une plus vaste structure qui les maintient occupés. Occupés à vivre, à transporter leur petite personne d’un endroit à un autre. Occupés à porter leur existence comme une charge.
Parfois, je n’ai pas la distance nécessaire pour guider les trajectoires et les histoires, les analyser, les contempler en dehors d’elles-mêmes. Parfois mon visage me devient si familier que je n’en reconnais plus la spécificité. Je ne sais plus lui adresser de pensées. Mon visage m’apparaît comme un livre fermé, une histoire trop lue que je n’ai plus envie de continuer.
Parfois, j’ai juste envie d’être pris pour une ombre, de passer inaperçu tout en écoutant ma musique, cherchant dans les reflets des vitrines une couverture pour me masquer, une occupation pour tromper les yeux de ceux qui voudrait m’en donner une. Parfois j’ai besoin d’être incontrôlable, hors de toute histoire, de fermer ma boutique, de me cacher derrière le comptoir.