Vague à l’âme

S’il flottait un nuage
dans le ciel

on aurait pu dire qu’il s’agissait
simplement de son ombre

aux contours approximatifs

Pour encadrer le haillon sombre

une vague 

une autre vague s’essaye une dernière fois

à porter le vêtement usé

L’errance d’un corps souple limpide

ourlé d’écume peut durer quelques heures

Atteindra -t-il finalement un rivage 

Finira-t-il par se dissoudre

ou se faire engloutir par quelque gueule

avide ?

Alors que le ciel fond que la mer massivement

s’obscurcit tu comprends que l’étoffe défaite

est ce poulpe géant qui magistralement orchestre

une tentaculaire mélancolie 

Crépusculaire

La nuit tombe 

les vagues s’efforcent 

De refléter les étoiles en éclats 

L’une d’elles 

Plus grosse porte la masse sombre 

D’un nuage 

Ailerons nageoire dorsale noirs

Écume ivoire 

Sur la plage pris dans les filets d’algues mortes 

Un rocher 

Échoué 

L’aube peut-être l’emportera 

Comme l’une 

De ces créatures que l’obscurité invente

Et oublie volontiers quand elle prétend qu’elle avance

Alors qu’elle est là pour dévorer 

Le temps 

Natrix natrix

Natrix natrix- couleuvre à collier-source image: ici

Une à une

Les gouttes glissent 

Du nuage à la mer 

De la mer à la larme

Lovée dans la vallée 

Lente procession de bruissements

Enroulée sur elle-même 

une couleuvre à collier observe 

Se délecte des derniers grammes de chaleur

s’échappant de la roche à la rose

de la rose à l’épine 

Goûte le bourdonnement lointain du romarin 

Du bout de la langue 

La secousse 

Était-elle celle 

Du monstre marin dont la crête ressemble à ce rocher qui effraie les vagues 

Était-ce son réveil ou la chute brutale 

D’une étoile en mer 

Quelque part entre terre et abîme 

Inaccessible aux mortels 

À ceux dont le rêve s’est arrêté de grandir

Était-elle la première étincelle 

qui met le feu aux vagues

Jusqu’à ce qu’elles rugissent pour 

Atteindre cet endroit où autrefois 

L’humanité plaçait son âme 

Était-elle solidement ancrée dans le 

Cri de celui qui crève 

Et qu’on refuse pertinemment d’écouter 

Cette chose imperceptible qu’on appelle poème 

Aux dernières nouvelles mais ils n’en sont pas certains l’objet volait à 600km/s avant de s’abîmer 

Au large au loin 

Juste avant d’atteindre l’atmosphère de la planète que nous occupons

Sans la moindre réserve.

Ombre

l’étrange fleur flotte
sur la page
de la première à la dernière
identique et sauvage
floue insensée
portant en elle le fruit amer
d’un mot et puis d’un autre
toute la trame d’une phrase
la grille d’un texte la porte close
l’infinie beauté que tous
les uns après les autres
ont reléguée aux sens
ont cloitrée dans la clarté

Cormoran

Walther KLEMM (1883 – 1957): Cormorants
Woodblock Print, signed, 1912, numbered 31/40, 29 x 15 cm

Regarder la mer 

Un cormoran sur un rocher 

Absorbe la chaleur comme les paroles 

D’un conte ou d’une incantation 

Songe à l’instant 

Où il redeviendra vague 

À la crête sa tête 

On le verra peut-être 

En dragon 

Regarder la mer 

Immerger son regard

Se soustraire de son corps 

Oublier son plumage d’une noirceur nocturne

Se lier aux inflorescences des flots

Oublier qu’il faut être 

Regardée la mer

S’efface dans ses propres reflets

Caresse les rugosités des rivages

Plonge évapore l’effort 

Un cormoran drageonne 

Forêt

© Bertrand Elsacker

Dans la forêt d’eucalyptus il n’y a plus personne

quelques pins et leur broderies d’aiguilles 

un silence d’écorce et parfois quelques plumes

la cime sert de nid au milan

il miroite au soleil parmi mille feuilles

éclaboussées par le soleil

Aujourd’hui on entend la mer

filtrer la lumière

avant de se mélanger aux saveurs automnales

du maquis 

Pourparlers

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Pour parler 

De la mer les vagues 

L’attraction amoureuse d’un astre

Qui ne sait que se taire 

Le temps fait de grains grignote 

La lumière ou ce qu’il en reste 

Lorsque enfin me parvient l’onde

Qui témoigne d’un effondrement sidéral 

Pour parler de l’animal en moi

Une âme muette minérale 

Qui se persuade qu’il n’est jamais trop tard