Quand la nuit surgit

 

Version n°1

Elle défait lentement le jour

éteint les contours tour à tour

Elle déploie sa robe de soie

Et moi impassible je la crois

c’est ainsi que pas à pas

De seconde en seconde

L’ espoir sourd et capricieux

du monde lumineux

infiniment sombre

La chose devient l’ombre

La lumière ne tient pas la promesse

comprendre et  correspondre

les paupières closes

sans bruit

la nuit progresse

Version n°2

Elle déploie sa robe de soie

Et moi impassible je la crois

Le ciel dans sa main s’épanouit

Je deviens follement envie

Elle défait infinément le jour

me couvre de son velours

je l’attends

elle m’oublie

les paupières closes

sans bruit

la nuit surgit

Elle, c’est moi

La pièce est plongée dans la pénombre et elle regarde vaguement, dehors, par la grande baie vitrée. Elle se tient à l’écart. L’allumette qui allume sa cigarette éclaire quelques secondes son visage d’une clarté orange. Ses traits sont secs et froids, sans réelle beauté. Ses yeux sont brillants, souples et doux. Le col de sa veste est remonté. Elle regarde sans chercher à comprendre. Un homme semble lui parler. Il fait des allées venues dans la pièce,  passe d’un endroit à un autre. Il ressurgit de la pièce d’où provient un peu de lumière. Sans doute une cuisine où le café est prêt, où les tasses sont sur la table.
Elle  semble ne pas l’écouter. Elle ne parle pas. Ne s’adresse plus à lui. Elle se contente d’être là. De fumer sa cigarette. Elle se détache non seulement de lui, mais aussi de tout ce qu’il peut lui dire. D’ailleurs, qu’est-ce qu’il peut bien lui dire ? Il lui parle de son travail, de ses collègues, de son impossibilité à les mobiliser pour aucun combat. Il doit lui dire qu’ils sont comme des veaux qu’on mène à l’abattoir. Il s’emballe souvent contre l’abdication, contre l’absence de conscience. L’individualisme et l’égoïsme, la libéralisation à l’outrance le révulsent. Le blessent, le désolent.
Ou alors, Il doit lui parler de ses boutons de manchette, du service impeccable de ce nouveau pressing en ville, du sourire de la vendeuse, du succès de cette affaire. Il doit lui dire que désormais c’est là et là seulement, qu’il ira porter ses chemises. Il lui parle de son père, du cancer qui n’en fait qu’une seule bouchée. Il dit que son père est bouffé par les mêmes vers que ses livres. D’ailleurs, il se demande ce qu’il va faire de tous ces livres, une impressionnante collection de vieilles reliures. Il faudra qu’il se renseigne sur la valeur de tout cela. Son père n’en avait jamais assez. Il s’acharnait continuellement à traduire, traduire de ces ouvrages ésotériques que personne ne lit quelque soit la langue dans laquelle ils  sont écrits. Il préférait rester assis des journées entières, le dos courbé sur ces bouquins comme d’autres le courbent pour la houille dans les mines.Le résultat est le même, on y perd la santé.
Il doit lui dire : «  viens, viens t’asseoir au moins, pour prendre une tasse de café, qu’est-ce que tu vas faire, aujourd’hui ? » Il lui dit que ces jours-ci, il devrait recevoir les devis. Il a l’intention de refaire la chambre d’ami.
Elle se demande pourquoi les gens autour d’elle, trouvent toujours quelque chose à dire. Quelle espèce de joie, peuvent-ils éprouver à parler à ainsi? Où  puisent-ils toute cette énergie ?  N’y aurait-il qu’elle à se sentir comme un canard boiteux parce qu’elle reste silencieuse?. Elle pense. Elle se dit que les mots ne viennent à elle, que quand elle se trouve devant une feuille de papier, ou devant son clavier. Elle se dit qu’il est impudique de parler ainsi. Mais  surtout, elle sait que ses idées prennent du temps pour trouver le chemin des mots et puis ensuite celui des phrases. Elle vit constamment en décalage. Quand elle se trouve face à un visage, elle a envie de ne rien  dire. Car elle n’a pas envie de partir à la cherche d’un sens. Elle se sent trop captivée par la lecture de ce elle a devant elle. Un cil, une bouche, les dents dans la bouche. Les yeux. Les yeux la fascinent. Peut-être parce qu’on lui a appris enfant à ne pas regarder les adultes dans les yeux quand ils parlent. Peut-être pour le mystère de cette interdiction.
Elle se dit : « j’aime, avant tout, lire. Lire l’autre, est-ce l’écouter ? » Elle ne donne jamais l’impression d’être présente, car elle écoute sans pouvoir répondre. Pourtant elle se sait être comme une éponge. La chambre d’amis, pourquoi voudrait-il la refaire ? Sa chambre à elle, voudrait-elle la refaire ? Non, elle n’aménage jamais que son espace intérieur, ses rêveries. Pour ce qui est du concret, elle s’en remet à lui, entièrement à lui. Il choisit tout, s’occupe de tout, gère tout. Cela lui est bien égal. Tout ce dont elle a besoin, c’est d’un endroit calme, lumineux, silencieux, où l’on ne parle pas. L’endroit où l’on peut être seul sans avoir à se couper du monde.
« Mon espace intérieur, »  se dit-elle, « est un ciel où les oiseaux sont comme la mire brouillée d’un poste de tv resté allumé, sans perspective. C’est un ciel rempli d’oiseaux migrateurs. Et je n’ai envie que de voyages. »
Les quelques minutes qu’il me restait ont été passées à m’imaginer la vie d’une inconnue à peine entrevue dans la clarté d’une fenêtre à peine éclairée. Je n’ai pu qu’apercevoir qu’une silhouette dans le noir. On dit souvent qu’avant de mourir on voit sa vie se détricoter très rapidement, pourtant, moi, je n’ai vu qu’elle. J’étais en retard, c’était une aube à peine réveillée d’une nuit sans étoile, le froid se frottait déjà les mains, et tapait du pied. L’eau du lac était huileuse et noire. J’étais distrait et lui, il était ivre. Si j’avais pu tourner la tête comme  j’avais l’habitude de le faire, j’aurais vu son bolide qui arrivait sur moi dans une allure qu’il ne maitrisait pas. Mais non, je rêvais. Je rêvais d’être elle. Elle, sur le point de prendre une décision, la décision de sa vie.
J’ai senti ma tête heurter violemment le sol, la douleur me tenailler et j’ai eu peur lorsque j’ai senti que j’allais mourir.

Gengis Khan

Je suis l’avidité prisonnière dans les dédales tissés de quelques tapis. Je suis cette solitude malade et glaciale qui te suit où que tu ailles. Je suis le froissement d’un tissu, le manteau jeté sur tes épaules et noué à la hâte, à ta taille. Je suis le cuir de ta botte. Je suis ton pas. La poussière qui se soulève espérant fuir dans l’air à l’aube. Je suis les crins de ton cheval. Je suis galop et steppe. Cris et mépris. Je suis la haine qui lèche les plaies, allume les incendies et broie tes ennemis. Je suis ta soif. Je suis le silence qui rode comme ton ombre, affamé et jamais repu. Je suis la puanteur des carcasses abandonnées depuis des mois, cavées et rognées par les charognes. Je suis ce qui s’affole dans tes veines et ronge tes tripes amères. Je suis ta pupille, noire et brillante. Je suis le tremblement à peine perceptible de ta joue. Le dernier bouclier de ton âme, je suis ta peur, Gengis Khan.

Violacée

Son œil est un de ces miroirs sans teint, où quand je m’y mire, c’est mon âme qu’il me vole. Il rôde la nuit, guidé par ses instincts affamés de chair, avides et veules. Si j’émets le moindre mouvement, il le détecte et se jette dessus pour se l’accaparer. Son corps entier prend appui sur le mien et tente de m’écraser, de me broyer, de m’engloutir. Ma peur est étouffée avant qu’elle ne se mette à crier, par sa main, comme une raie géante sur ma face. Si je tente de m’évaporer par les larmes, il grogne, il râle. Il m’arrache.

Au moyen d’une truelle, il rempli mes entrailles de son immonde bave. Entre mes jambes, il remue et s’agite avec toujours plus de hâte Il pue, il est laid, il est monstrueusement plus fort que moi. Il est sale. Lorsqu’il m’a labourée et rognée jusqu’au sang, il s’en va et quitte ma chambre. Le seul flux qu’il me crache qui ne soit pas son déglutis infâme, est « sale pute, si tu parles, je te tue ».

Parler, je les laisse parler et jamais je ne leur dirai quoi que ce soit, sur moi. Ce qu’il peut parfois pleuvoir et faire noir et comme souvent j’ai peur, j’ai froid.  Le jour, repu, ce requin n’est plus qu’une menace. Je lui coupe toutes ses nageoires, aucune de ses paroles n’est plus forte que mon mépris et mon silence. Qu’ il nage parmi tous ces autres cons de poissons et ces algues, comme si de rien n’était. Moi, je vais vers les profondeurs océanes. Où la mer devient ciel et où les mots sont de fines particules qui flottent sans que rien ni personne ne les brise ou ne les remplisse de boue. Cela fait très longtemps que je ne suis plus ni fille, ni garçon. Que je ne hais plus personne. Ils n’ont gagné que mon indifférence.

J’ai tiré un trait. Un trait sur ma parole. À l’école, je m’arrange pour avoir les notes qui foutent la paix et des quelles on ne dit rien. Je passe. Cela  leur suffit. Ils ne s’intéressent à rien d’autre que “la matière”. “connaissez votre matière”, « j’en ai terminé, avec la matière de ce trimestre” “c’est une matière difficile, je vous préviens”.  Ce sont tous des invertébrés, qui ne sortent sans une carapace de préjugés. C’est leur marge de sécurité. À la moindre menace, ils rentrent et se cachent. Une coquille, une flopée de coquilles multi-couches, font que jamais, ils ne se montrent tels qu’ils sont réellement: matière molle.

Moi, je porte en mes flans la vie, tout comme les hippocampes. Des petites vies sans coquilles. Tenaces, friables. Je suis un coffre fort si petit qu’il n’en n’existe pas de clef. Une suite magique de nombres m’ouvre. Pas n’importe quels nombres. Tous parlent. Tous sont là pour une date. Un fait. Un souvenir. Une catastrophe. Une succession incontestable, inéluctable de nombres. Des phrases entières, des colonies de guerrières qui avancent. Rien d’autre n’est plus logiquement effroyable. Rien d’autre ne répond en silence à toutes les crapuleries de la vie que mes cahiers, comme des colliers de perles, remplis de nombres. Aucun d’eux, ne se cache derrière son ombre, aucun d’eux n’avance à pas de double sens.

J’ai commencé à collectionner les nombres et à les inscrire dans mes cahiers, dés l’âge de 6 ans. Mes étranges collections répondent à une nécessité: comprendre. Comprendre, au point d’engloutir avec frénésie, tout ce qui me tombe sous la main. Je lis avec le même entrain, les ingrédients d’une boîte de céréales ou le roman pris au hasard sur une des étagères de la bibliothèque. Il me plait d’établir des connections d’engendrer une logique que le monde tel qu’il se présente à moi, n’a pas.

Ma faim encyclopédique me fait repérer avec minutie, ce qui est susceptible de servir de nourriture à mon “monde”. C’est ainsi qu’ils ont choisi d’appeler mes rêveries. Un jour, j’ai surpris ma mère tournant les pages d’un de mes cahiers ouverts sur mon « monde ». J’aurais dû me révolter, lui arracher les yeux ou les cheveux de la tête. Je n’ai rien fait. Elle l’a remis en place, sans jamais rien changer au train de sa vie. D’après moi, elle se laisse sous-vivre, comme tant d’autres. Aucune envie de comprendre n’altère sa sous-existence. Je n’ai donc nul besoin de la haïr. Elle déteste et renie la vie bien mieux que je ne pourrai jamais le faire. Elle baigne dans le même liquide que le porc qu’elle voudrait que je considère comme mon frère. Ils mesurent l’ampleur de mes troubles et de ma folie. Ils accusent le hasard, la malchance. Jamais ne germe le moindre soupçon sur l’aberration de leur propre vie. Par trois fois, ils m’ont fait interner. Toujours, je me suis échappé. La dernière fois, j’en ai gardé une tache violacée sur la rotule. Elle ressemble joliment à un 8 couché sur le ventre.

Calanque

Entre  ta  cuisse

Et

Ton sexe

Dans cette calanque

Où les flots viennent

Se retrouver , les chevaux de mer s’abreuver de beauté

Sur cette parcelle doucement méconnue

Je mets ma bouche  je pose mes sens

À la lisière dessinée tout en bas

De ton ventre, ma langue

Ma caravelle tendue s’avance

À la recherche

D’une archipel de points dorés

ma proue aborde les eaux troublées

bouillonnante

Ta première île me donne faim.

Mes lèvres dévorent ses rives émoussées

engloutissent les sucs et la chair d’un fruit insolent

se hissent au sommet d’un volcan.

Volent

Un petit rubis palpitant,

Un poisson frétillant sous les lames

d’une avalanche

La poésie

Je ne crois pas que la poèsie soit une affaire de goût, qu’on pourrait la mettre en pot et que ce pot pourrait ensuite  se ranger dans un placard. Je ne vois pas non plus l’intérêt  qu’il peut y avoir d’étudier le vol des papillons en ne regardant que leurs cadavres déssèchés et épinglés au dessus de leurs noms. Mangez votre confiture et étalez-la sur vos tartines, moi je préfère manger les fruits.

Cher silence,

Cher silence,

Tu devrais avoir honte de te comporter de la sorte, car finalement il n’y a que les plus forts qui te supportent. Les premiers sourires d’un jeune cœur qui se réveille, tu l’ignores. Les appels au secours de la peine, la détresse ou les premiers remous de la conscience, tu les recouvres sans remords  de la même couverture que la mort.

J’ai difficile à croire que tu désires t’assoir à la même table que le respect, la confiance ou l’espoir. Même le plus minuscule soupir a plus de cran que toi.Tes bras sont devenus pour moi les murs d’une prison que je n’aime pas. La valeur d’un mot même coupant et maladroit est plus désirable que toi. Tu te répands comme le brouillard et le choléra, tu étrangles comme les boas en me suggérant :”mais tais-toi, mais tais-toi!”

Il m’est égal de marcher dans le noir et de ne jamais savoir, de tressaillir, d’avoir peur, d’avoir mal. Toutes ces choses ont une voix et elles parlent. J’ai fini par sonder leurs contours et par éviter de croire qu’elles durent toujours.

Mais toi, cher silence, je ne te comprends pas. N’aurais-tu donc point d’émotions, ni de sève? Ne sais-tu donc plus comment la lumière fait pour naître? Je m’en vais de ce pas, te montrer la voie. On susurre, on murmure, on soupire, on dit, on hurle, on crie d’une infinité de façons trois simples mots: “Je t’ aime”et voilà.

Va donc fanfaronner avec les rois, t’habiller de la même dignité que les forçats! Moi petit crabe que je suis, grain de sable, goutte de pluie ou larme de sang, je ne t’ai pas choisi et salue humblement.

expo

il m’a été donné de tremper mon biscuit dans un thé délicieux: l’expo Hareng Saur au SMAK. Je la conseille aux amateurs de dérision et de féérie. L’art contemporain lu au travers de l’oeuvre d’Ensor donne à certaines œuvres une dimension que je ne leur aurait soupçonnée. Déboulonner de leur socle des thèmes aussi sérieux que la mort, le mensonge et la duperie, la souffrance, la vie, l’Art lui-même sont les quelques traits d’Ensor que j’aime retrouver en d’autres artistes. Se juxtapose aux mythes et aux belles théories, un carnaval tout en couleur de questions affolantes et amusantes. La bataille des éperons d’or se hisse au même plan qu’une baignade à Ostende. La quotidienneté devient un spectacle orchestré, ce que je classe dans mes souvenirs devient le chapitre d’un livre, ce qui est humain devient vain, animalesque. Plus rien ne m’ empêche plus de voir les humains comme de drôles insectes. L’autopotrait est une auto-dérision. Quel est le rôle, le pouvoir que détiendrait l’artiste sur la vie? Cette exposition laisse dans mon esprit, ainsi qu’un carnaval quand il est fini, quelques confetti joliment colorés.

L’envol

Le souffle suspendu dans l’élan le souffle
Susurre au présent ses caresses son doute son néant
à présent comme s’il n’était qu’un gouffre

éparpillé par je ne sais quelle bouche
Le souffle suspendu dans l’élan le souffle

Vous de vos mains comme des voyelles
Vous éparpillez étonnamment les peines
Pour surprendre ma bouche mon oreille
Au détour du doute et de la caresse pleine

Vos parfums habitent désormais mon palais
Je suis dans l’arène sans que j’en souffre
à présent je peux déployer mes ailes
Le souffle suspendu dans l’élan le souffle

Choisir

Laisser faire le hasard

Parcourir les chemins du petit bonheur la chance,

n’écouter que les chuchotement de

ce muscle qui remue dans la cage thoracique ?

se méfier  du on dit que

tenter une imprudence.

 

mesurer ses gestes par ces savants calculs.

laisser agir la raison.

se faire tenter par les fruits mûrs de la réflexion.

 

finalement, il n’y a qu’une infinité de merveilles

qui attendent votre geste,

l’actionnement simple et discret

d’une petite phalange.