Corail


Jennifer Mc Curdy

Le vent érode les pensées. Elle finissent par être comme ces coquillages délaissés où seule semble subsister le vague de l’âme. Ou est-ce le temps qui érode les souvenirs et reconstruit petit à petit dans ce qu’il reste de la vie ? Il la complexifie ou la dissipe.

De trous en trous, de nouvelles histoires s’élaborent à partir de ce qui subsiste au delà de tout acharnement. Serait-ce cela désormais le tissu d’une vie, fait d’incroyables ouvertures, d’espaces vides ou creusés dans l’espérance ?

La matière principale de nos rêves nous échappe, nous passe entre les doigts, glisse, se faufile sans jamais se dissoudre totalement. Tous nos gestes et toutes nos tentatives semblent grossièrement absurdes en regard de ce que nos pensées furent lorsqu’elles semblaient encore soudées à la seule possible liberté.

Dans ce clos secret qui ne regarde personne et que personne ne connaît, nage le devenir. Il s’agrippe, se dissipe, se crispe, se coagule faiblement ou s’enflamme.

Mangez sa folle exubérance, ce faste fait pour les êtres de surface. Que voulez-vous que cela lui fasse ? Pourvu seulement que vous vous trouviez plus beaux et moins incomplets. Elle ne se lasse pas de s’évaporer, de persister comme le corail, d’éponger des défaites car au moins, elle essaye de se dépasser et de partir à votre conquête.

Sur le champ

 

Dans l’alignement            il est poussé des plantes grasses et odieuses

à la place du blé dans les plaies desséchées

on dirait les têtes

tombées

elles n’ont pas d’épines                  elles n’ont plus de peur

on leur a juste laissé   des tonnes et des tonnes

de pleures à remuer

 

sombre       molle      oubliée        la boue vous colle aux pieds

la terre meuble se dérobe                        le ciel se crispe

Gazelle

Le cœur d’une gazelle,

est capable de se retourner sur lui-même

de bondir au delà de sa cage

de croire que la mort

n’a que des griffes et des crocs

qu’on peut lui échapper en bondissant ou en tentant de voler.

La danse des masques

Entre mes deux oreilles, un bourdon, un essaim de bourdons. Tout est plongé dans la pénombre, rien n’a reçu de nuance, tout est flou. Voilà encore une journée que j’ai massacrée, des heures pour rien car je n’ai rien appris et rien ne m’a surpris. Pour comprendre, il faut être capable de sentir, d’imaginer, de transposer mais chacune de mes connections sensorielles est brouillée, chaque capteur est détruit, défaillant.

Pourquoi faut-il que cela se produise, de cette manière-là ? C’est effroyablement déroutant d’avoir le monde, l’accès à la vie et à la beauté des autres qui se résorbent et s’échappent. Le fil qui me retient et me balance au dessus du vide, je ne sais pas à quoi il tient.

Parcelle

Mon désir frétille se faufile

dans ces torrents de vêtements

qui séparent

encore

nos deux peaux

je fonds

sur toi

j’avalange

en toi

ta bouche dégouline et coule

jusqu’à

trouver les bons maux

Je confonds

lequel de nous deux

sera la parcelle de lune la parcelle de miel

La vie des abeilles————–Maurice Maeterlinck

En ce lieu, comme partout où on pose, les ruches avaient donné aux fleurs, au silence, à la douceur de l’air, aux rayons du soleil, une signification nouvelle. On y touchait en quelque sorte au but en fête de l’été. On s’y reposait au carrefour étincelant où convergent et d’où rayonnent les routes aériennes que parcourent de l’aube au crépuscule, affairés et sonores, tous les parfums de la campagne. On y venait entendre l’âme heureuse et visible, la voix intelligente et musicale, le foyer d’allégresse des belles heures du jardin. On y venait apprendre, à l’école des abeilles, les préoccupations de la nature toute-puissante, les rapports lumineux des trois règnes, l’organisation inépuisable de la vie, la morale du travail ardent et désintéressé, et, ce qui est aussi bon que la morale du travail, les héroïques ouvrières y enseignaient encore à goûter la saveur un peu confuse du loisir, en soulignant, pour ainsi dire, des traits de feu de leurs mille petites ailes, les délices presque insaisissable de ces journées immaculées qui tournent sur elles-mêmes dans les champs de l’espace, sans nous apporter rien qu’un globe transparent, vide de souvenirs comme un bonheur trop pur. P29

Elles grelottent dans les ténèbres. Elles étouffent dans une foule transie: on dirait des prisonnières malades ou des reines déchues qui n’eurent qu’une seconde d’éclat parmi les fleurs illuminées du jardin, pour rentrer bientôt dans la misère honteuse de leur morne demeure encombrée.

Il en est d’elles comme toutes les réalités profondes. Il faut apprendre à les observer.P30

Alvéole

Je creuse mon alvéole. Dans l’immense malformation du monde, dans son livre incongru, je creuse des veines comme les vers. Je dissèque ou je digère. Je tente de laisser place à mon écriture, je déglutis. Mes affirmations sont poreuses. Mon espoir est provisoire. Il semblerait que j’occupe la même place que la poudre qu’on nous jette parfois au visage, pour éblouir ou faire diversion.

Pourtant, je continue à exposer mes doutes, à briser la fragile structure de mes phrases. À vouloir une miette, à mordre la poussière que nous laisse le soleil.

Au milieu de tout ce que l’on place en bout de table, il y a mon esprit qui semble me dire : ce n’est pas encore fini.

J’occupe un bout de presque rien et cela me suffit. Je n’ai pas d’autre ambition que celle de jouir des idées occupées à créer l’harmonie dans les plus belles phrases. Je n’ai pas besoin de signifier quelque chose, si c’est pour être obligé de jouer dans le cirque du convenu. Je ne peux plus être une pièce édentée de la toute puissante machinerie des prédispositions, du préjugé et de l’advenu. Je veux juste me promener librement dans les jardins dont les parfums enveloppent mon âme de leurs volutes onctueuses. Je n’offrirai à personne la possibilité de dessiner le plan et la route de mes galeries sous-terraines ou de mes veines qui profilent à fleur de peau, l’histoire de mes horizons. Inlassablement, je creuse et se faisant, je me disloque. Je me perds. J’offre une place à mon vide dans une petite bulle de verre.

Je voudrais préserver une sélection arrangée d’une harmonie quelconque, me soustraire à la prétention de juger l’autre et ses manières. Je voudrais au bout du compte, habiter une seconde. Me napper de rêves et Être au bout de nulle part.