Escalade

Francis Picabia
Francis Picabia

 

Tu laisses les arbres se servir du vent et de l’eau des étangs pour peindre tes tableaux.

Les ocres et les jaunes s’épanouissent pendant que les fleurs et les fruits pourrissent

Tu charges les pierres de garder le silence

le ciel inaccessible et gris te regarde comme par delà un œil-de-bœuf

la lucarne se referme comme les portes blanches d’un livre muet

tu proposes alors aux feuillages de te passer

leurs verts pour faire tache

car dans le monde que tu construis

ce sont les couleurs qui portent à bout de bras la matière.

 

Les mailles de mon âme

Brussels, Oktober 2013 Posted on Oct 27th, 2013 at 03:02pm via D i so r i e n t ed DIARY © Bertrand Vanden Elsacker

« Les traits de l’homme d’action s’étaient estompés dans le laisser-aller de la vie dont les ravages s’étendaient sous la peau »

Yukio Mishima, Neige de printemps, Gallimard, 1980.

La raison forme une lourde écorce comme le couvercle rugueux donnant accès aux égouts. Sous l’épaisse peau de crocodile qu’aucun soupçon n’érode, je me demande ce qu’il vous reste encore. Ce qui échappe aux certitudes construites peu à peu, de petites morts sans remords en grandes rages pleines de haine, se meurt sans oser propager la moindre clameur. Les racines coriaces d’un monde qui ne se remet jamais en question, balise les frontières de tant de cimetières. Vous savez. Vous détenez toutes les vérités dans les formules de la vie en société. Monsieur Un Cher déblatérant grossièrement et sans nuances des paradoxes que personne ne comprend est un grand personnage de référence à qui l’on fait aveuglément confiance. On feint d’ignorer sa mégalomanie pour ne pas se retrouver encore plus détruit. En dehors des lois logiques maintes fois glorifiées et vernies par les mêmes systèmes, vous êtes persuadés que ce qui est même sensiblement différent est un leurre. Un de ces vides sans fondement, une formulation erronée.

Le rêve est un suspect, un reflet du mensonge, un étourdissement de la pensée plutôt qu’un sentiment ou une manière pure et simple d’exister en liberté. Le rêve est un superstitieux menteur, l’ami fantasque de dieux éteints. Il ne peut être l’astre dont la robe rousse bouge comme les surfaces des eaux que la foudre fracasse. Le rêve reste pourtant dans les cendres des peuplades réduites au silence comme l’œil d’un félin scintillant. L’ocelot dont la fourrure magique a failli se taire pour toujours.

Et moi qui étreins et embrasse le rêve comme un fauve à tous les instants du jour, le laisse grimper dans mes veines comme les lierres, le laisse recouvrir et réchauffer mon cœur, suis comparé à une miette, à un grain de sable. Celui-là même qui croise dans les rainures étroites, les rides qui gagnent tous vos paysages, le temps que vous cherchez à broyer comme l’ennui.

Je vous laisse, je cède ma place aux noms que vous me donnerez sans m’apprivoiser ni me comprendre. À la place des mots, vous en gardez la bave. Pauvres passants de l’éternité ! Passez votre vie à manquer l’essentiel en remuant aveuglés, les marécages maladifs de votre propre médiocrité !

Désappointé

Ce n’est pas un chat qui se cache dans ma gorge, ni un morceau de pomme, c’est un caillou. Un caillou et sa constellation de graviers comme autant de reproches.

Vous ne me parlez pas mais vous murmurez derrière moi sans que je comprenne pourquoi. Vous me trouvez rugueux tandis que je me dis que ce mur entre vous et moi est honteux. Je ferai n’importe quoi pour qu’il s’écroule.

Je suis étrange car rien de ce qui vous convient ne m’arrange, je veux toujours plus, je veux toujours mieux sans repérer si il y a des limites.

Ce n’est pas un caillou que j’ai dans la gorge, c’est une montagne de larmes.

Personne ne peut comprendre que quand je chante, je n’entends plus vos paroles méchantes, je ne vois plus vos gestes suspicieux.

Je ne crois plus que le mur qui m’emprisonne dans vos pensées cessera un jour de subsister.

Quand je chante, je mélange ma voix à celle de tous les peuples qui se sont éteints à cause de vos silences.

Carrément

kandinsky-art-abstrait-
Etude de couleurs, carrés avec des cercles concentriques
(Farbstudie Quadrate, vers 1913)
Wassily Kandinsky

Douze pupilles me regardent mais j’ai l’impression qu’elles sont bien plus nombreuses et qu’elles ne regardent pas que moi. Elles sondent le monde au-delà et en deçà. Elles effleurent des surfaces ou plongent vers les profondeurs.

Les iris colorés dansent et tournent comme des cerceaux. C’est un jeu de devinettes qu’on me propose. Ces étranges planètes rouges, jaunes oranges, vertes, bleues et violettes me font tourner de l’œil et perdre la tête. Comme s’il fallait que je sois dérangée, ivre pour être à leur écoute.

Je songe à ce qu’elles voient de moi mais surtout à ce qu’elles me font découvrir. Un système s’interroge lui-même, sur les lois et les rapports de forces entre les formes et les couleurs, entre les idées et la réalité et ce que sont mes sentiments. Sont-ils dans le bon ordre, ces cercles irréguliers de couleurs? Qui sera le vainqueur ? Existe-t-il un milieu, où se trouve le début alors que la fin semble surgir au bout de moi?

Douze propositions m’interrogent sur mes perceptions de la réalité et me font à nouveau douter du tout. Je sens qu’aucune position n’est stable et qu’il me faudra toute ma vie me questionner sur les sens et sur l’utilité d’en avoir un entre les mains, un seul rien que pour soi et qu’on trouverait si bien qu’on voudrait qu’il soit aussi pour l’autre, pour celui que je ne connais pas.

Il me faudra acquérir des certitudes puis les jeter dans le brasier comme on jette les dés pour jouer, ou ses doigts sur un clavier pour produire un incendie de sons, une infinité de nuances. Il me faudra continuer de chercher, voyager sur plusieurs niveaux. Escalader les couleurs, passer de l’arrière plan au devant de la scène et puis à nouveau disparaître. Démonter les rouages et inventer de nouveaux questionnements pour meubler l’espoir d’un jour trouver une solution à ce qui a priori n’en a pas.

 

Ouverture

Derrière le torrent brûlant de mes larmes,

il y a mes yeux, l’abîme sombre.

Mes paupières recouvrent avec pudeur mon regard égaré

comme l’enveloppe fermée et cachetée d’un c

la lettre que je ne t’ai jamais envoyée.

Je deviens un lac immense aux eaux laiteuses,

je sens comment elles mesurent les courbes songeuses des minuscules,

sondent le dédale des phrases sans points de beauté.

Des fleurs de lotus surgissent et les deltas se noient

dans le ciel blanc. Une clarté brutale s’étale,

mon cœur comme un soleil

se met à briller avec une simplicité

qui me surprend.

Aux frontières du doute

Betra Fraval – A Time of Disappearances (2011)

 

Je vois la nuit scintillante s’avancer à pas d’insecte

comme sur la toile lisse d’un lac prêt à s’endormir

le vent se balance dans le ciel en imitant le bruissement des vagues sur la plage

j’entends la vie s’éloigner dans les songes en cassant des assiettes

en rangeant la vaisselle dans les armoires

et je me sens comme une mouche indolente qu’une araignée va dévorer