Rentre chez toi

Je ne reconnais plus personne. Retenir les détails d’un visage m’est difficile, voire impossible. Il faudrait que je puisse me dire : ce visage est content, ce visage est heureux, ce visage s’amuse et dit vrai. Seulement personne ne dit ce qu’il pense, alors j’oublie. Le trait pour le sourire flotte dans le vide, le sourcil de l’ennui communie avec la bouche qui donne un baiser. Vite fait.

Faire le portrait d’un robot, décrire une plante jusqu’à son moindre détail, je peux. Expliquer la beauté de l’oeil du cheval, je peux. Mais retenir un visage, je ne peux pas. Sauf si, je l’ai vu des milliers de fois. Si je vois un visage mille fois, c’est que je l’aime. Je n’oublie pas ceux que j’aime. Tout de même.

Je marche dans la rue. Je voudrais être un quelconque individu mais l’idée galope dans ma tête. L’idée veut faire le tour de la terre, pour me détourner de moi-même. L’idée ne veut rien entendre. Elle parle sans attendre de réponse. Elle malaxe la syntaxe, elle déboulonne les structures. Elle résonne comme dans les cavernes. Elle est creuse.

Comme j’aimerais parfois ne pas avoir d’idées de cet ordre là.

L’idée galope dans un tambour. Les gens dans la rue ont sorti leurs masques pour déambuler en troupeaux, pour dégouliner comme une lave de boue. Si l’un d’entre eux s’approche de moi, si l’un d’entre eux me touche, je le tue. Je le piétine, je le laboure.

Le vrai visage derrière le masque n’existe pas. Je ne connais personne qui soit ce qu’il dit. Je ne connais personne qui soit un fait simple et concis, pur et parfait, irrévocable. Tenu entre deux limites. La vraie nature se cache et n’appartient qu’aux choses et aux idées. Je marche, mon poing dans la poche. Il pleut. Il pleut mais je m’en fous. Le temps ne compte plus. L’idée épluche les secondes et distribue des miettes à l’éternité. Mon poing semble avoir trouvé le rythme de l’idée. Il est prêt à cogner.

N’ais-je jamais été ce veau qu’on mène où il faut ? Oui, je l’ai été et sans éprouver la moindre gêne. J’ai donné ma confiance, j’ai vendu ma peau comme je donnerais la main à un ami, sans connaître la suspicion. Je ne conçois pas de mensonges communs par complaisance. Sauf lorsque l’idée vient. L’idée ne parle pas à travers moi mais en travers de moi, elle me transgresse. Elle tord chacune de mes phrases, elle broie ma voix.

Je ne peux pas lui parler, je ne peux plus raisonner. L’idée tambourine, exaspère, tourne en vrille. Je puis juste partir, marcher, marcher.

Respirer, déglutir, laisser battre mon cœur ne se font plus naturellement, sans l’idée. L’idée que j’irai jeter d’un pont, noyer dans le fond d’un lac glacé, fracasser sur le prochain mur. Je marche, je vais marcher jusqu’à ce que je rencontre un mur. Un cul de sac, un bloc. Un mur qui me dira : mais qu’est-ce que t’es con, rentre chez toi.

Nuit

Je ne suis pas toujours ainsi

tel que tu me vois

aujourd’hui

je vais mal

je suis lancinant

je suis flasque

il arrive que le soleil me confie

de minuscules scintillements

alors je propulse

tout ce qui aujourd’hui m’ennuie

je ne choisis pas

c’est ainsi

je suis hideux

un jour sur deux

Lui

Quand je ferme les yeux je vois

mon cœur qui ondule

sur le scintillement

de flots marins nocturnes

il s’éloigne et puis revient

sans faire le moindre bruit

il est comme ébloui

en pleine nuit

Les points sur les I

Mandala Golden Flower Jung

Mettre les points sur les i, c’est accorder aux choses leurs grains de beauté. Leur assurer une existence, une individualité. Énoncer clairement, c’est m’accorder l’ immunité contre le cahot, c’est me permettre de m’assoir sur une chaise qui n’aura pas trois pieds, c’est s’assurer ma stabilité.

Ma fantaisie est trop lâche, elle ne joue plus à dénouer  les nœuds du silence. Un corbeau a avalé les noyaux que j’avais déposé sur son chemin pour la guider. Il se reconnaitra, il a croassé partout que j’étais un méchant parce que je voulais me réserver et les fruits et l’arbre et le soleil.

Mon imagination se perd et devient folle à suivre les pistes qui ne mènent nulle part, à ne plus reconnaître ton cœur, à ne plus entendre ta respirations. Elle a les nerfs à vif, elle est comme le câble électrique sans gaine, comme l’os sans cartilage, usée de se perdre dans les forêts touffues du doute.

Mon œil est inquiet, ma raison n’est jamais là où elle devrait.

Crois-tu que ce soit un hasard si Van Eyck est né dans mon pays ? Ici, on aime jusque dans les moindres détails. On ne rend grâce qu’à ce qui est précis. Clair. Évident. Mêmes les seigneurs et les Saints ont des rides. On ne conçoit que le concis. On ne prévoit que la pluie.

S’il te plait de lire les textes que je n’aurai encore fait disparaître, par dépit, il me plairait de savoir ce que tu en penses. Si tu ne trouves pas de mots(cela arrive), dépose quelques fleurs ou une feuille ou ce que tu auras sous les doigts pour exprimer ton état. Je m’engagerai à ne plus saccager les mausolées et les tombes, à ne plus t’assaillir de bombes.

il me faut encore lire ça

Silence

Le silence est une pluie glacée

qui traine sur la chaussée

Comme la bave de l’escargot

Le silence est un bal masqué où les invités

Sont tous des salauds

Le silence est son verre de bière

Et ce ne sera pas le dernier

Le silence est cette petite phrase

À peine osée qui tremble comme une prière

Le silence est impuissant et lâche

Il se tait quand il entend mes larmes

Il rampe sourd et aveugle

Le silence est un bègue,

un ivrogne,

un crapaud

Il a craché sur mon cœur et croasse au soleil avec les corbeaux

Le silence est le hublot dans la porte de ma chambre.

Le silence est la couverture de laine

Qui te tient bien au chaud