Ma tasse de thé



Venez, je vous invite à tremper votre madeleine dans du thé. Je vous invite à laisser votre imagination sortir du bois, sortir de l’ombre ou de cette armoire qui sent le renfermé. Laissez-vous réfléchir autrement que dans un miroir.

Parlez-moi de vos souvenirs d’hier et aujourd’hui. Parlez-moi du dernier livre qui vous a touché en plein coeur. Quel tableau, quel poème, quel froissement de soie a nourri votre âme?

Sans titre



Mon histoire commence il y a fort longtemps, au 12ème siècle mais je ne voudrais vous ennuyer avec tous les tourments qu’il m’a fallu traverser je n’ai pas été conçue pour ces vérités-là alors laissez-moi vous parlez de lui. J’ignore son nom et il est fort probable que je ne le connaitrai jamais et puis quelle importance ? Toute sa beauté est contenue dans le bleu de ses yeux et la nuit lui envie sa pupille tant elle brille. Sa peau si blanche ose par endroits les reflets de la nacre et dégouline dans son cou ainsi que le lait le ferait. La lumière dépose délicatement sur les paupières et en dessous de l’œil une touche à peine bleutée et souligne par tout ailleurs la maigreur de son visage. Hélas, je crains fort qu’il n’ait été comme moi jamais invité à des festins de roi.

Des visages qui me regardent croyez-moi, j’en vois des milliers à longueur d’année et je pourrai vous dépeindre comment l’envie se glisse dans le pli d’un sourire, comment l’ennui soulève de son doigt la mèche de cheveux sur le front. Je pourrai vous parler des heures de la mélancolie comment et où on peut la lire, accomplie dans le visage ridé d’une veille pomme qu’on a oublié de manger, à la source dans le visage du jeune enfant qu’on vient de gronder. J’ai rencontré la jalousie, l’insolence, la fierté, le dédain, l’orgueil chez l’adolescent comme chez le seigneur qu’on devine entouré de trophées. J’ai vu la peur trembloter sur le front de l’assassin, la conscience donner ou reprendre l’assurance ou l’arrogance. J’ai lu des journées entières la bonté qu’on retrouve dans les prières, celle qu’on ne voit que chez le jeune enfant, celle qui marche main dans la main avec l’innocence, je l’ai lue, oui des journées entières pour essayer de comprendre pourquoi tant d’hommes la repoussent avec le dos de la main sans même l’avoir jamais gouté. Mais je m’éloigne ou peut-être pas des raisons qui ont fait que je choisisse de vous parler de lui. Si jeune, adolescent et pourtant paré d’atouts aux quels on ose que rêver.

Tellement de gens passent devant mon nez sans vraiment me regarder. Ils voient mes formes, devinent mon poids, connaissent mes dimensions et mon âge et prétendent par un savant calcul connaitre exactement l’étendue de ma valeur. Ils ont leurs catégories, élaborent des théories, mesurent, quantifient, inventent parfois mais combien dites-moi ont recherché à ne voir que moi ? Ce que je signifie, pourquoi je suis là, dans cette vitrine, offerte et complètement nue ?

Je me suis longtemps demandée pourquoi. Pourquoi on me regarde, pourquoi on me marchande, pourquoi on me protège ou m’expose ainsi. Jamais jusqu’à ce jour où je l’ai vu, jamais je n’avais pu croire qu’on puisse aimer au premier regard. Je vous sais déjà haussant les épaules et vous moquant de moi en disant : « n’as-tu donc point vu ton âge, vieille sotte ! » je vous répondrai que justement toutes ces années m’ont donné le temps de savoir et d’éprouver. Lorsqu’il a déposé la soie de son regard sur mes courbes et lorsqu’il a voulu déchiffrer ce que j’essayais de lui murmurer laissant parler sans mots et sans bruit pour moi toutes les parties de mon corps, j’ai soudain compris le mystère de toute mon existence. Je suis faite pour donner. Donner une toute petite étincelle, une petite lumière qui soudain éclaire toutes les raisons, abolie toutes les règles, surpasse toute mesure. Elle donne sens. Illumine le néant et l’absurdité d’une vie, d’une œuvre. Elle condense toutes les larmes, tous les soupirs, toutes les respirations et les battements de cœur. Et il a été donné à moi de l’apercevoir là, d’en apprendre la justesse et la nécessité, sous les traits délicieux d’un adolescent curieux. Il a été donné à moi, petite chose trop ronde qui a trainé presque partout de par le monde et s’est installée à tellement de tables avec tellement d’être humains nobles ou ingrats, grands et petits. Mais je vous vois déjà partir, me tourner le dos, maugréant :   « elle est de nouveau amoureuse. Allons ! Tous ces mots pour ne dire que cela ! »

Partez ou soyez curieux, venez me voir ! Je le sais il n’y a d’autre espoir que celui de la Beauté qui s’offre à vous en une seule phrase.

Que puis-je encore vous dire, si je ne vous ai pas lassé? Je suis ronde. Je suis presque parfaitement ronde. En mon centre, comme un cœur qui bat, une fleur au dessin pur comme le filet d’eau d’une source. Un carré et un losange lui servent d’enclos même si jamais elle ne sort. Se répondant par un jeu de symétrie, 8 feuilles s’étalent sur ma surface. L’arbre dont elles proviennent y est représenté 4 fois. Son tronc est une tresse et sa ramure un cœur qui dresse sa pointe vers le ciel et présente ses fruits à la terre. Je suis ocre, blanche et turquoise, je brille. J’invite à ce qu’on me garnisse de fruits ou d’offrandes pour celui qui a faim ou veut nourrir ses sens. Mes traits son simples et évoquent au lieu de dépeindre. Je deviens magique lorsqu’enfin on essaye de lire ce qui ressemble à un texte sacré. On me croit venue de Perse mais je suis née en Espagne. Dans mes veines coulent encore les rêves des Maures.

Sans E



Pas de flamme pas de feu ni de fleur

Pas de femme pas de félin

Pas de folie ni de liqueur pas de cœur

Ni de voie et de voile

Pas de licorne pas de prés

Pas de prétexte pas de sous-titre pas de lumière pas d’allumette

Pas de veine pas de lune ni de chaleur

Pas de rivière ni de lisière aucune aile aucune allée

Aucun ange

Ni ta venue.

Or et noir

Tu te pares de noir, d’or et de blanc,

Tour à tour, l’une et puis l’autre,

Tu danses et se dessine une auréole

Tu enjambes les lettres comme les collines

Tu me tiens, tu m’enlaces, tu me berces et me câlines

Tu me prends la main et tu joints l’infini par les deux bouts.

Sur sa peau



Une à une comme les perles, les gouttes de pluie glissent sur sa peau. Désormais plus rien ne la retiendra, plus rien ne l’empêchera d’être elle-même. Elle vient de claquer la porte de la maison familiale et de dire adieu aux conventions sociales et morales, aux carcans des rôles qu’on voulait lui faire jouer. Elle vient de se promettre de ne jamais devenir comme sa propre mère, une eau morte, un reflet, un adulte sourd aux cris épris de Beauté.

Elle rit de sa nouvelle indépendance et son rire la gorge d’une force et d’une énergie qui ne sera jamais vieille. Alors, il peut bien tomber quelques gouttes, cela ni rien d’autre ne fera taire sa révolte. Dans son cou, à l’orée de sa poitrine, la pluie devient un bijou.

Ses lèvres prononcent doucement et en en détachant finement chaque syllabe : « je-suis-li-bre ». Ces mots sur sa bouche deviennent puissants, voluptueux, beaux. Elle marche de plus en plus vite, elle court, elle danse et sautille. Il pleut, il pleut et elle, elle brille, elle pétille. Elle est belle. Simplement belle, grâce à ce qui soudain nait dans son esprit.

Mille idées scintillent dans son regard. Elle n’a que quinze ans mais son espoir est ample et généreux. Il guide d’une main sûr et confiante les quatre chevaux qu’elle vient de lancer au galop : les principes justes et soyeux qu’elle vient de choisir pour sa vie. Elle n’est pas prise d’une folie mais de toutes les folies.  Sa détermination ne nourrit pas un désir arrogant ou un rêve égoïste. Son âme a choisi d’aimer. D’aimer toutes les saveurs de tous les baisers…

Comme moi



 

J’ai six ans et la nuit de dessous de mon lit surgissent des cris et des moqueries. Ils me jettent aux milieux de la cour de récré en chantant : « Charles est une fille, Charles est amoureux d’un garçon ». Le matin en m’habillant, je pleure, j’ai peur. Je ne veux pas aller dans une école où les profs aboient comme des chiens, où jamais on ne peut s’asseoir près des fenêtres et s’échapper comme les feuilles l’hiver ou les pollens l’été.

J’ai dix ans et sous le bras de Laurence, il y a moi. Elle est comme ma sœur jumelle. Son père boit dans le même bar que ma mère, ils n’ont pas les mêmes misères à oublier mais les mêmes manières. Le bras droit de Laurence, c’est du fer, de l’acier. Elle est d’une force à faire pâlir les autres garçons. Les docteurs ont bousillé le cerveau de son frère quand il est né. Une erreur pour laquelle ils ont oublié de s’excuser alors Laurence quand elle ne rêve pas sur les toits avec moi à être un voleur ou un chat, elle pleure sans larmes et se cogne la tête contre les murs. Je l’aime Laurence, car sa peine lui a forgé un caractère en or. Cachés sous mon lit, il nous arrive de pouffer de la bestialité et de l’ivrognerie. Elle et moi, c’est juré jamais on ne lèvera jamais le coude ou la main sur nos enfants. On est trop dégoutés. Je deviendrai cheval et elle sera mon amazone. Toutes les folies sont possibles avec elle, elle rit sans jamais se moquer. C’est grâce à son grand frère qui a su rester un bébé. Voilà quinze ans qu’il rit dans un lit-cage tout le temps.

 La nuit de dessous de mon lit, surgit une pieuvre mais Laurence n’est plus là pour me défendre ou me protéger. On m’a raconté qu’elle est partie de par le monde et qu’elle va partout où les touristes ne vont pas. Qu’elle va là où les autres ont froid briller de ses rires. Il parait et ce n’est pas une légende qu’on l’appelle aujourd’hui L’orance. Parce qu’elle est belle et précieuse comme l’or et qu’elle est bohème par amour d’être ailleurs continuellement.

La nuit, la pieuvre se glisse dans ma peau et me vole mes mots : « viens donc là », mugit-elle « si tu ne peux être un homme, je ferai de toi une chose flasque et tentaculaire comme moi ».  Alors, parfois, je la crois. Je me vois arborant les océans en me laissant flotter ou en happant les eaux transparentes.

Être une pieuvre cela comporte des embarras. C’est laid et c’est lâche. Pour fuir, je crache une encre noire. Pour faire peur, j’imite mes ennemis et quand je veux la paix, je me fais si petite que je rentre dans les moindres failles. Il me plait de pouvoir changer de peau et prendre celle de tous mes personnages. Les crapules comme les crapauds, les ours comme les salauds. De mes mensonges et de mes songes nocturnes, j’invente de véritables histoires. Bien sûr, que parfois j’ai du mal à tenir le cap. Que voulez-vous je n’ai pas de carapace. Dire que jamais je ne m’ennuie dans mon bocal, que je trouve toujours la parade à tous mes tracas, c’est pour la frime. Tenez hier, par exemple lorsque je me suis trouvé face à cet employé de l’Administration et qu’il m’a demandé : «  féminin ou masculin ? », l’air un peu ennuyé. Je lui ai répondu puisque neutre n’existe pas et qu’on ne peut être les deux à la fois, choisissez celui qu’il vous plaira. Le malheureux était incapable de faire le choix. Heureusement qu’il a trouvé une astuce en se rappelant mon n° de sécurité sociale. Paire ou impaire, ainsi c’est beaucoup plus facile à déterminer.

Au fond de moi, au fond de ma misère et de ma joie, je sais que les frontières ne sont pas toujours claires et aussi précises qu’on veut nous le faire croire. Noir ou blanc, gentil ou méchant, bien ou mal. Aucun de mes personnages n’est tout à fait sage ou tortueux, jeune ou vieux. Tous ont leur part de génialité ou d’absurdité, de douceur ou de noirceur, d’aptitudes ou de handicaps. Aucun d’entre eux n’est simple, lisse, parfait, idéal tous sont un peu, comme toi, comme vous, comme moi.

petit coeur

Viens-là, dans le creux de mon bras, dans le pli de mon corps, ce petit nid pour toi. J’ai reconnu ta voix à la façon dont tu es sorti de moi. À ton cri, à tes doigts, à tes paumes de batracien, petit cœur, à ce duvet qui faisait que tu es, enfin.

Tu ne seras jamais un de ces gladiateurs, tu seras vainqueur de bien plus tendres combats, petit cœur. Il faudra que tu sois toi, rien que toi, petit cœur. Ta chair est crème et ton odeur est de lait. Ton souffle est si vrai. Pourquoi faudrait-il être seulement si cela plait, prêt à se faire emballé dans la boîte d’un symptôme qui ne ferait de toi qu’un triste fantôme ?

Toi, petit cœur, tu te tiendras debout, tu ne marcheras que sur tes propres pas, habillé par nos rires et nos pleurs de joie. Toi, petit cœur, tu rentreras dans le jour en lui faisant la cour, en lui tirant la langue, en lui vantant ton silence.

Viens-là, petit cœur, tout contre le mien, appose ta petite rose sur la pointe de mon sein. Battons ensemble à ton rythme, laissons-nous vivre en chœur.