Sur un lit de soie
Comme des gouttes comme les perles
Naissent
Une à une
Les graines de la Beauté
Pas de cris pas de griffes
Mais un tendre éclat
Au goût de chocolat
Sur un lit de soie
Comme des gouttes comme les perles
Naissent
Une à une
Les graines de la Beauté
Pas de cris pas de griffes
Mais un tendre éclat
Au goût de chocolat
Une à une comme les perles, les gouttes de pluie glissent sur sa peau. Désormais plus rien ne la retiendra, plus rien ne l’empêchera d’être elle-même. Elle vient de claquer la porte de la maison familiale et de dire adieu aux conventions sociales et morales, aux carcans des rôles qu’on voulait lui faire jouer. Elle vient de se promettre de ne jamais devenir comme sa propre mère, une eau morte, un reflet, un adulte sourd aux cris épris de Beauté.
Elle rit de sa nouvelle indépendance et son rire la gorge d’une force et d’une énergie qui ne sera jamais vieille. Alors, il peut bien tomber quelques gouttes, cela ni rien d’autre ne fera taire sa révolte. Dans son cou, à l’orée de sa poitrine, la pluie devient un bijou.
Ses lèvres prononcent doucement et en en détachant finement chaque syllabe : « je-suis-li-bre ». Ces mots sur sa bouche deviennent puissants, voluptueux, beaux. Elle marche de plus en plus vite, elle court, elle danse et sautille. Il pleut, il pleut et elle, elle brille, elle pétille. Elle est belle. Simplement belle, grâce à ce qui soudain nait dans son esprit.
Mille idées scintillent dans son regard. Elle n’a que quinze ans mais son espoir est ample et généreux. Il guide d’une main sûr et confiante les quatre chevaux qu’elle vient de lancer au galop : les principes justes et soyeux qu’elle vient de choisir pour sa vie. Elle n’est pas prise d’une folie mais de toutes les folies. Sa détermination ne nourrit pas un désir arrogant ou un rêve égoïste. Son âme a choisi d’aimer. D’aimer toutes les saveurs de tous les baisers…
J’ai six ans et la nuit de dessous de mon lit surgissent des cris et des moqueries. Ils me jettent aux milieux de la cour de récré en chantant : « Charles est une fille, Charles est amoureux d’un garçon ». Le matin en m’habillant, je pleure, j’ai peur. Je ne veux pas aller dans une école où les profs aboient comme des chiens, où jamais on ne peut s’asseoir près des fenêtres et s’échapper comme les feuilles l’hiver ou les pollens l’été.
J’ai dix ans et sous le bras de Laurence, il y a moi. Elle est comme ma sœur jumelle. Son père boit dans le même bar que ma mère, ils n’ont pas les mêmes misères à oublier mais les mêmes manières. Le bras droit de Laurence, c’est du fer, de l’acier. Elle est d’une force à faire pâlir les autres garçons. Les docteurs ont bousillé le cerveau de son frère quand il est né. Une erreur pour laquelle ils ont oublié de s’excuser alors Laurence quand elle ne rêve pas sur les toits avec moi à être un voleur ou un chat, elle pleure sans larmes et se cogne la tête contre les murs. Je l’aime Laurence, car sa peine lui a forgé un caractère en or. Cachés sous mon lit, il nous arrive de pouffer de la bestialité et de l’ivrognerie. Elle et moi, c’est juré jamais on ne lèvera jamais le coude ou la main sur nos enfants. On est trop dégoutés. Je deviendrai cheval et elle sera mon amazone. Toutes les folies sont possibles avec elle, elle rit sans jamais se moquer. C’est grâce à son grand frère qui a su rester un bébé. Voilà quinze ans qu’il rit dans un lit-cage tout le temps.
La nuit de dessous de mon lit, surgit une pieuvre mais Laurence n’est plus là pour me défendre ou me protéger. On m’a raconté qu’elle est partie de par le monde et qu’elle va partout où les touristes ne vont pas. Qu’elle va là où les autres ont froid briller de ses rires. Il parait et ce n’est pas une légende qu’on l’appelle aujourd’hui L’orance. Parce qu’elle est belle et précieuse comme l’or et qu’elle est bohème par amour d’être ailleurs continuellement.
La nuit, la pieuvre se glisse dans ma peau et me vole mes mots : « viens donc là », mugit-elle « si tu ne peux être un homme, je ferai de toi une chose flasque et tentaculaire comme moi ». Alors, parfois, je la crois. Je me vois arborant les océans en me laissant flotter ou en happant les eaux transparentes.
Être une pieuvre cela comporte des embarras. C’est laid et c’est lâche. Pour fuir, je crache une encre noire. Pour faire peur, j’imite mes ennemis et quand je veux la paix, je me fais si petite que je rentre dans les moindres failles. Il me plait de pouvoir changer de peau et prendre celle de tous mes personnages. Les crapules comme les crapauds, les ours comme les salauds. De mes mensonges et de mes songes nocturnes, j’invente de véritables histoires. Bien sûr, que parfois j’ai du mal à tenir le cap. Que voulez-vous je n’ai pas de carapace. Dire que jamais je ne m’ennuie dans mon bocal, que je trouve toujours la parade à tous mes tracas, c’est pour la frime. Tenez hier, par exemple lorsque je me suis trouvé face à cet employé de l’Administration et qu’il m’a demandé : « féminin ou masculin ? », l’air un peu ennuyé. Je lui ai répondu puisque neutre n’existe pas et qu’on ne peut être les deux à la fois, choisissez celui qu’il vous plaira. Le malheureux était incapable de faire le choix. Heureusement qu’il a trouvé une astuce en se rappelant mon n° de sécurité sociale. Paire ou impaire, ainsi c’est beaucoup plus facile à déterminer.
Au fond de moi, au fond de ma misère et de ma joie, je sais que les frontières ne sont pas toujours claires et aussi précises qu’on veut nous le faire croire. Noir ou blanc, gentil ou méchant, bien ou mal. Aucun de mes personnages n’est tout à fait sage ou tortueux, jeune ou vieux. Tous ont leur part de génialité ou d’absurdité, de douceur ou de noirceur, d’aptitudes ou de handicaps. Aucun d’entre eux n’est simple, lisse, parfait, idéal tous sont un peu, comme toi, comme vous, comme moi.
Viens-là, dans le creux de mon bras, dans le pli de mon corps, ce petit nid pour toi. J’ai reconnu ta voix à la façon dont tu es sorti de moi. À ton cri, à tes doigts, à tes paumes de batracien, petit cœur, à ce duvet qui faisait que tu es, enfin.
Tu ne seras jamais un de ces gladiateurs, tu seras vainqueur de bien plus tendres combats, petit cœur. Il faudra que tu sois toi, rien que toi, petit cœur. Ta chair est crème et ton odeur est de lait. Ton souffle est si vrai. Pourquoi faudrait-il être seulement si cela plait, prêt à se faire emballé dans la boîte d’un symptôme qui ne ferait de toi qu’un triste fantôme ?
Toi, petit cœur, tu te tiendras debout, tu ne marcheras que sur tes propres pas, habillé par nos rires et nos pleurs de joie. Toi, petit cœur, tu rentreras dans le jour en lui faisant la cour, en lui tirant la langue, en lui vantant ton silence.
Viens-là, petit cœur, tout contre le mien, appose ta petite rose sur la pointe de mon sein. Battons ensemble à ton rythme, laissons-nous vivre en chœur.
L’automne est un alezan dont la robe oscille du fauve à l’or orangé. Son trot ample et souple réveille le ciel évanoui dans les prairies.
L’automne est une pomme juteuse qui a succombé aux délires d’un soleil fou à lier. Ses parfums vont du blanc-fleur au blanc moqueur des cieux sans faim.
L’automne est un fantôme qui rode dans les champs, sur les rives des rivières. Partout on respire son manteau ouaté et humide. Il fait peur.
L’automne est un chat qui grimpe aux cimes des arbres et ne veut plus redescendre. Il ronronne ou miaule toute la nuit. Il nous regarde de son œil jaune avant de nous montrer la pointe nacrée de ses griffes sauvages.
L’automne est un géant qui craque comme des noix les os morts des arbres devenus sourds.
L’automne est un incendie, une pluie, une toupie qui tourne sans fin.
Et moi, je suis las, tellement las de tout cela.
La nuit, le vent raconte des histoires de voilures et de drapeaux, comment il se fait gifle et puis griffe ou litanie. Le jour, il chante comme les baleines et rend ivres touts les cerfs-volants. Il bouleverse nos projets et s’étire jusqu’à nos beffrois. Aucune de nos cathédrales même remplies de prières n’est plus forte que lui. Nos digues ne brisent que ses larmes de désarroi par l’ennui.
Le vent souffle à l’oreille des vieux marins restés au port, le secret des trésors qu’ils ont perdu de vue et ce qui brille encore dans leurs pupilles, c’est le souvenir de ces poissons rutilants, de ces gorgées d’argent jusqu’au-delà de l’horizon.
Si je tourbillonne au sommet des dunes, si j’écris et m’efface aussi tôt derrière quelques mots, si jamais je ne jette d’amarre, si j’éclate en sanglots ou m’éclate de rire sans raison ni propos, si je me laisse flotter presque transparente à la surface de l’eau, c’est pour le vent, pour le vent.
J’ai oublié mon cahier, j’ai oublié le refrain des chansons, le nom de mon voisin. J’ai oublié le chemin que j’empruntais pour me rendre à l’école, j’ai oublié le nombre des années, le chapelet des punitions à répéter. J’ai oublié comment c’était le premier jour, la couleur de mon pantalon, avais-je déjà des lunettes ? J’ai oublié combien de fois j’ai pleuré et déchiré mon veston. J’ai oublié que j’avais peur dans le noir, combien de billes j’avais gagné, combien d’élèves nous étions.
Pourtant, je me souviens de sa main dans la mienne, de mon grand-frère champion de natation, de l’odeur de la soupe avant 11 heures, de la crème du lait à 16 heures. Je me souviens du timbre de la voix du professeur, de mon ballon sur le toit. Je me souviens de maman, belle et fière. Du sourire des soleils cueillis dans le jardin.
À chaque fois que j’ouvre un nouveau livre, je me demande, va-t-il sentir le bois comme celui-là. À chaque fois que j’entends courir derrière moi est-ce Pierre qui vient me montrer sa nouvelle collection? Est-ce le chat qui attrapera celui qui n’est pas perché?
Dépose-moi sur tes lèvres,
Recueille mon souffle
J’ai jeté au ciel
Les graines du sommeil
Les graines de l’été
Les graines de la mort
dépose-toi sur mes mots
comprends mes volutes
transperce l’émoi
j’ai embrassé le vermeil
de tes doigts, de ma bouche
découvre mon épaule
ma main dans la tienne
dépose-moi sur ta couche
Dans mon ventre il y a une balle
Une balle transparente
Et elle tourne tourne
Dans mon ventre il y a une tête
Une tête d’épingle
dans mon cœur il y a un animal
qui rampe et qui pleure
dans ma gorge il y a un essaim
d’abeilles
sur le sol le foulard qui couvrait un frisson