Ombre flottante

je n’ai jamais eu de contours
je suis une ombre flottante
évasive et peureuse
je suis une onde
folle
je précise au monde
qu’il n’échappera pas à l’oubli
je décortique
le malheur
je détruis et suis
le poison de ma propre prison

je chante et je déchante
et ma planète est comme ce
petit cœur
de fleur
fait de pétales
et de pollen
éparpillé

L’image vient d’ici

Une nuit d’amour en plein jour

Conidiospore-hyaloperonospora-parasitica-appressorium

Son appartement n’est pas bien grand et je devine que sa plus grande richesse se niche discrètement dans chacun des livres de sa bibliothèque. Pour cacher mon trouble, je laisse le hasard m’en choisir un. Je tends ma main et l’ouvre sur ses premières pages.

Il s’approche de moi, dépose ses lèvres sur ma joue, embrasse ma nuque, mon cou. Je lui refuse ma bouche, il réfugie à la commissure de mes lèvres, la pointe de sa langue. J’ai peur. Heureusement, je camoufle mon désarroi derrière les quelques phrases qui entament le livre. Elles sont toutes franches et fortes d’avoir su vaincre une certaine nuit. Les grands auteurs semblent ne marcher que dans le jour, ils me transmettent une envie de plénitude, une idée du bonheur.

Le désir rôde autour de moi comme un prédateur, je sais qu’il me dévorera. Son corps frôle le mien, appuie quelques secondes délicieuses sur mon dos. Son regard me caresse avec volupté et puis me laisse à nouveau goûter à un trouble brûlant et impatient. Je tente de me cacher sensiblement entre quelques mots balbutiants, les seuls dont le courage soient assez forts pour s’agripper à mon âme incendiée.

Soudain, je reconnais un parfum, je reconnais le bruit que font les vêtements quand ils glissent sur sa peau. Je reconnais le bruit de l’étoffe qu’on plie et range avec soin. Il ne dit plus un mot, son corps nu a pris la parole en venant se joindre à ma propre nudité encore cachée sous mes vêtements, comme celle d’une fleur. Désormais son désir et le mien regardent vers le ciel. Son sexe pointe le mien avec une féline férocité.

Il s’avance vers les fenêtres pour masquer le jour qui fait la fête dans la rue, en bas de chez lui. C’est alors que dans un dernier assaut le soleil, se jette sur sa peau et lèche d’une infinité de petites langues brûlantes et brillantes chacune des parties de sa nudité. Qu’est-ce qu’il est beau ! Je ne suis pas en train de délirer. Toutes ses formes ont la souplesse et l’agilité de celles d’un chat. Il est soyeux, onctueux, troublant. Je le sais sans même le toucher ou le voir.

Le jour n’entre plus que par la fente, laissée entre deux tissus. Il rentre dans son lit, comme s’il pénétrait dans un bain de crème. Il a plongé, il m’attend nappé d’un silence amoureux, presque tendre.

Enfin, je trouve la pointe d’audace nécessaire à dénuder mon épaule, mes reins mais la peur me ralentit. Jamais, je n’ai ressenti un tel mélange de sensations. Il me semble que je sois déjà ivre. Perdue. Alors, comme guidée par un quelconque instinct de survie, comme si je voulais être certaine de pouvoir me retrouver intacte, je laisse tout en me dirigeant vers lui, mes vêtements sur le sol comme des traces.

Nos nudités s’accouplent enfin dans nos baisers d’affamés. Sa tendresse doit affronter ma violence innée, ma maladresse. Je le mords, je le griffe, je me plante sur ses plages offertes. Je le blesse. Pas un instant, il ne me brutalise ou me renverse alors que son corps est tellement plus chatoyant et exubérant que le mien. Je suis la brindille tendue et frêle dans la voluptueuse et humide forêt équatoriale de ses désirs. Comment pourrais-je jamais répondre à tant de Beauté, à tant de ses formes ? Mon amour pour lui est désormais un fruit mûr, juteux et sucré, gorgé de certitudes.

Lorsqu’il veut s’introduire en moi, il comprend qu’il sera le premier à pénétrer en ces lieux tenus secrets comme ces palais imaginaires qui naissent au milieu des merveilles, dans les contes que l’on raconte à la nuit. « Je ne veux pas te heurter » murmure-t-il doucement au lobe de mon oreille. Le timbre de sa voix me fait frissonner et entre déjà partout où il voudra s’initier. Je me sens vibrer au rythme de son désir et mon corps envoûté et charmé s’ouvre à lui et puis s’enroule et le retient. Lui avoue quelques mystères, le laisse fuir et revenir. L’enveloppe, le gobe, le choie. Toutes mes fantaisies semblent à présent se décliner délicieusement autour de la divine brûlure qu’il m’inflige. Je l’aime et le veut avec vigueur.

Soudain il se libère tout en me survolant, laissant dans son vol une infinité de spores se répandre dans mes cavités. Elles m’éclairent d’un étrange et mystérieux feu d’artifice de lucioles, laissant un opalescent souvenir de ce que fut notre apothéose royale. Nous sueurs se mélangent, nos souffles se retrouvent dans les sourires. Mon sang se mélange à sa sève. Alors que je la sens s’échapper comme une lave, entre mes jambes, d’un linge tiède et propre, il me lave. Il me rend à moi-même, plus riche et plus belle que je ne l’étais. Il me réconforte, nous nous apaisons dans un silence qui nous caresse et fini de ceindre nos accords tacites d’amants.

 

 

 Les spores
Cycle de vie

Les portes battantes

 

Les portes battantes

les portes battantes ailes du phalène que tu fus autrefois

des couloirs s’écroulent

des secondes se disloquent

autour de toi

autour de toi

les portes battantes ailes lumineuses

de tes paupières qui tremblent

des phrases suffoquent

des mots te révoquent

les portes battantes les portes battantes

et derrière

le corps tentaculaire

d’un monde qui ne tient plus sa parole

un cul de sac

des écluses menteuses

des voies irrespirables

les portes battantes

tes veines bleues papillonnent un corps de marbre

la peur se noie

la peine s’écoule

à quoi ressemblera la victoire

après ce combat

les portes battantes les portes battantes les portes battantes

ton dernier vol

dans les couloirs de l’hôpital

dans l’aile réservée à la mort.

Amoureux

J’attends

je suis fin

prêt

à me poser

sur ton âme

ou son souvenir

ou son parfum

lointain

je pourrais te toucher

mais j’attends

sans plus me résorber

et me perdre

et m’égarer

de te proposer

mes creux et mes vagues

mes vides et mes pleins

comme un étrange soleil

aux lueurs oscillantes

j’attends de te parer

de cette couronne

sans gloire

et de mon doigt

qui t’indique l’endroit

où se repose

ta beauté.

Depuis que tu n’es plus là

Les gens n’ont pas de visage, ils portent des masques, depuis que tu n’es plus là. Leurs corps est un costume. Ils n’ont presque pas de caresse et ne veulent pas d’histoires. Ils enfoncent leurs phrases dans ma tête comme on plante des flèches dans le corps de la bête que l’on veut abattre. Leurs traits déteignent et puis s’éteignent.

Comment pourrais-je encore faire partie de la fête puisque tu n’es plus là ? Je ne peux même pas parvenir à me faire une idée pour  les adorer ou les haïr. Ils me rendent vide, il me laisse sec et froid. Les plis du sourcil, la cerne sous l’oeil, la bouche sont engloutis. Le regard lui-même est dissolu. Ils n’ont plus l’âme humaine mais celle du rat prisonnier qui se rebiffe et se sait perdu.

Les gens ne tiennent pas leur parole, ils disent n’importe quoi. Il n’en est pas un seul qui se tienne droit. Ils ressemblent à ces morceaux de chairs sur les étales des bouchers, à des spectres grimaçants, à des lambeaux de vies. Les gens se pendent désespérément au cou du néant.

Plus personne ne peut penser qu’ils puissent encore mener une vie juste et sincère. Ils ne l’ont jamais interrogée. Leur existence est factice et patauge dans les marais ou les chemins de boue. Les gens se nourrissent de mensonges ou s’en contentent, depuis que tu n’es plus là.

Depuis que tu n’es plus là, jamais plus je n’avance. Je rampe ou je tremble à tâtons.

La dégénérescence siège et recouvre tout l’espace, s’accapare la plus grande ombre. Le dernier soupir, la dernière évocation de la vie surgit dans le geste de ma main qui refuse maladroite, cet état. Car dans le fond, je ne me sens plus être, je ne trouve plus les mots, depuis que tu n’es plus là. Je ne suis pas si différent de ces troupeaux de bœufs, de vieillards pontificaux, rances ou rongés par l’oubli. Je me sens qui sombre et me défait. Happé par le cahot, j’accepte la défaite, je me rends immonde, depuis que tu m’as quitté.

La lumière est exsangue, elle est suicidaire et a envie de se pendre. Elle traîne et s’arrache les vêtements en criant sa folie. Voilà ce qu’est devenue ma révolte, depuis que tu n’es plus là.

L’anéantissement brutal de la certitude, la menace, la perte ou l’excès de raison pèse sur ma conscience, brise mes épaules et ploie ma colonne.

Je pensais que je ne t’oublierais pas. Je pensais toujours pouvoir reconnaître le goût de ta peau, la chaleur de ton corps. Je pensais que je n’oublierais pas le velours de ta voix, la fraîcheur de ta main et ton odeur lorsque tu me revenais de l’hiver, de la nuit, de la pluie. Je pensais que tu ne porterais jamais de masque, comme le monde et comme eux, mais je constate non sans horreur que je t’en ai fait porté un.

Low

The fool

Tu marches sur les épines des incendies
à chaque fois que tu fais un pas
tu entends les chants et les milles cris
de la lumière et de ses petits

Tu as au fond de toi, dans le noir,
un trop minuscule cœur enfermé
dans la cage pour laquelle je n’ai pu
te donner la clef.

Tu dois avancer sur tes doigts, effleurer
le monde si vacillant, si inquiétant
que parfois on ne le comprend pas.

Tu as ce que d’autres n’ont pas
un œil si transparent et lucide,
un pétale flottant sur un océan bleu infini
ton embarcation fragile et gracile
contre tant de tourments.

Ta larme enfuie au plus profond d’un puits
comment pourrait-elle convaincre
les déserts, les ravins et les frontières ?

The fool on the hill—The Beatles

Presque comme avant

 

Elle a envie de sortir mais elle ne sait pas demander. Elle n’a d’autre voie que de se laisser aller comme les fils. Son petit visage a envie de jouer, de grimper dans les arbres et de manger son morceau de ciel comme n’importe lequel. La Lys voudrait peut-être sortir de son lit comme l’enfant qui ne peut s’endormir.

Je marcherais alors à ses côtés, aussi loin que je le pourrais. Mon cœur épouserait le même mouvement lent et puissant que le jour. J’aurais peur.

Je voudrais pouvoir fuir sans jamais plus revenir. Laisser mes cheveux se languir comme des algues au fil de l’eau glaciale. Suivre l’emploi du temps maladif de cette rivière orpheline.

Je voudrais être aussi arrogant qu’un printemps, croire qu’en claquant mon fouet sur l ‘eau, un joyeux cortège s’ébranlerait pour annoncer aux gens que la vie a repris son cours, que tout est presque comme avant.

Au milieu de nulle part

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à retenir le ciel

à le laisser fuir au travers de mon corps

par chacun de mes pores

par chacune de mes couleurs

je me sens seul

à porter la lumière

en autant de parcelles

je me sens seul

à maintenir les ténèbres liquides et glacées

à mes pieds

je me sens seul

à ma porte

je me sens seul

à la portée du soleil

et de l’ombre

je me sens seul

à flotter dérisoirement

à contempler les secondes

à les combattre avec des pétales

je me sens seul

à ne plus sentir

ta main

même vieille

même flétrie

même pauvre

même faible

je me sens seul

les petits peuples d’insectes dévorent mon or

dévorent mon cœur et mon âme

je me sens seul

occultant mes efforts

cachant ma nature et ma peur

je me sens seul

à marcher sur les doutes

à transgresser la nuit

je me sens seul

ma solitude est condamnée à se ranger parmi les bribes

au fond de moi

à stagner sur le silence

à s’assouplir comme une ombre

à se laisser oublier.