α ι ́ ν ι γ μ α

Si l’on devait retenir mon souffle, il s’enroulerait sur lui-même, il bourgeonnerait de pudeur. Se résumerait peut-être à une lueur tiède. Il serait cet ondoiement de mots dans le vent, ces colliers de phrases déposés sur les plages. Il serait les versants émoussés de nos âmes.

À force d’effleurements, les branches des arbres, les falaises arides, les épanchements lugubres des rochers dans mon cœur deviendraient des torrents de flammes, des tourbillonnements d’étoiles, le friable frissonnement du velours. Les forêts seraient enfin vouées à ta folie libérée et ton regard s’y promènerait comme un chat. Tu me verrais dans la nuit.

Si l’on devait résumer le cours de ma vie, il ne serait pas ruisseau mais sable fuyant. Graines et semences. Il ne serait pas racine ou noyau mais feuille et sépale. Il ne serait pas nœud mais coulée de sève soyeuse, veine boréale, nervure solaire ou algue.

On pourrait se saisir de mes idées, elles feraient corps avec les gestes félins des lianes. Elles porteraient tous les noms de la transparence et de la lucidité. Elles anéantiraient les rigueurs malignes, couperaient court aux rumeurs nauséeuses qui punissent sans savoir l’innocence joyeuse. Les angles perdraient leurs pointes. La ligne ne serait plus l’arme froide du vide.

Tu dormirais dans cet espace apprivoisé par l’orchidée, bercé par une laiteuse lumière. Tu t’éveillerais dans l’un de ces temples qui sanctifient l’exubérance et la volupté.

Tes mots nouvellement nés, taquinés par les doigts joueurs de mes baisers deviendraient turbulences vocales, cris célestes, pure beauté. Ils irradieraient à jamais les profondeurs animales. Tout se déclinerait très simplement au présent.

Hélas, la plupart du temps, on me prend pour ce qui me suit malgré moi. Cette nébuleuse tentaculaire incendie les plus sournoises peurs et me condamne inexorablement à l’errance maladive. Ma plus belle blessure devient une plaie honteuse qu’il me faut toujours cacher pour continuer à errer. Il n’est pas d’aile qu’on puisse me rogner, il n’est pas d’espoir qu’on puisse m’ôter : je suis née sans colonne vertébrale. Je suis venue à la vie comme un spore, comme une vague. Je suis née d’une faille.

Nautile

Nautile scanner 3

Un spectre vit en moi. Comme celui de la lumière, lorsqu’il écarte ses doigts, il colore de ses étranges lueurs tous les éléments de ma vie. Il est tentaculaire et déroutant mais n’a rien d’un fantôme. Il mène une vie de céphalopode paisible dans les profondeurs nacrées et les eaux de velours.  Fragile, il passe son temps à se faire oublier. À marcher en silence, à me parler tout bas.

À chaque mot, il accorde une nuance ou trois, à chaque syllabe une saveur, aux phrases le parfum composite et rare de cette fleur qui n’existe pas. Ne vous étonnez pas qu’il se fâche et gronde aux pieds de vos murs, au fond de vos puits, perdu dans vos dédales crasseux. Tout ce que vous tenez pour noble et gracieux l’ennuie. La bouillie qui dégouline directement de vos cervelles délavées lui donne la nausée : mon dieu ! C’est tout ce que vous aimez ?

Vos modes d’emploi sont des prisons, vos textes des niches pour les chiens errants. Mon spectre n’y reste pas, jamais. Il va et vient sans rien retenir. Il a peur des ombres qui vous nouent les bras, des songes qui mentent et ne tremblent pas.

Le spectre ne rogne rien au plaisir, n’émonde pas le monde. Il a peur de vos points qui catégorisent et trouent les pages, il a peur de vos virgules acérées comme des crocs, de tous les ordres qu’éructent vos refrains. Il a peur des morts qui dorment dans vos phrases et vous dictent si rageusement leur faim.

Le spectre et son petit soupir dorment dans le Oh ! de la pupille, dans la coquille d’un nombril, sur le lit doux du baiser. Si mon ventre se soulève, si mon cœur se met à danser, c’est que mon spectre veut goûter à la brillante rosée qui perle aux bords des idées translucides.