Une ombre dans le regard 

À Dodo

La tache apparaît au centre de la page 

Comme si on voulait gommer ce qui s’y trouve 

Les mots flous 

Les phrases mutilées 

Le sens s’égare autour du puits sombre 

Le monde vacille tremble t’étonne 

Tu te surprends à dormir pour oublier cet ulcère 

Tu en perds des larmes alors que s’opacifie 

L’une de tes perles d’ambre 

On ne peut plus boire à l’onde verte de ton regard 

Mais on peut encore y voir ton âme nager sous la surface

Souple comme les velours d’une carpe koï

Trois chats (suite)


Si l’on regarde 

De plus près l’une de ses soies

On s’aperçoit 

Qu’elle ressemble à la brindille 

Qui fuit le feu 

À la fibre qui défie souplement le temps 

Blanc noir sont côte à côte forment un duvet 

Semblable au vêtement brumeux de la lune 

À la fibre qui se défait du mot

Et dévie vers le vide 

D’une appellation 

L’écriture de soi qui englobe le cri et 

Oublie tout le reste 

Crin vibrisse pelage robe 

S’opposent à poil peau pelure

Épiderme à chair charnue 

Vaisseau à charrue 

Le rocher rongé

 

Les mousses et les lichens ont abandonné leurs écritures sombres

ces lettres griffues et ces syllabes d’ombres ne deviendront jamais des mots à l’usage brutal des humains 

pour se parer de verts et de bleus

identiques à la mer se mirant dans l’orage 

Mais toi tous les jours de ton pas souple et noir doucement tu l’effleures

le rocher reste sur ton chemin

pourquoi le contourner

ton âme petite comme un pétale
reste blottie dans ton regard
même si elle se retourne vers le passé 

Demain il n’y aura plus de flaque où regarder le ciel et ses nuages pour estomper la soif 

Trois chats

Le premier semble noir mais
son pelage est plein de nuances grises
et acajou

Le deuxième est tigré robuste
et doux

Le troisième a les yeux en amande
le bout des pattes blanc
quelques coussinets roses

Les trois chats dorment en ronronnant
occupant leurs places respectives


Chacun a la plus grande considération
pour la liberté
de l’autre
même si elle est exigeante

Les trois chats comme des points sur les i
chacun son île et
son réservoir de silences rempli

Comme la lune

©cc

En allant chercher le bois

une ombre noire 

était

derrière moi

elle a coulissé vers un buisson

lorsqu’elle a entendu le bruit de pas qui n’étaient pas les miens

En ramassant quelques pommes de pin

j’ai à nouveau croisé le regard

de l’ombre noire veloutée

un regard jaune aux reflets verts fendu par la forme ovale d’une pupille qui brille 

comme la lune

elle me suivait à pas soyeux et souples 

sans jamais me perdre

de vue

comment ne pas se sentir pousser des ailes dans le dos

lorsqu’on reçoit en cadeau la confiance

totale et belle

de l’animal dont on dit qu’il ne se laisse point apprivoiser

À un chat,

Yellow Cedar, Paper: 23” x 23”Image: 16 5/8” x 16 7/8”, 2012
 ©  Bryan Nash Gill

Bryan Nash Gill: visitez son site


L’arbre ruisselle 

Jusqu’à son ombre 

Et là sur les pages imprimées du livre 

Propose une nouvelle lecture 

Éclats de rivières dans une gorge sèche 

Fourmillements sombres de l’été 

Assoiffé 

Ronronnement de la roche agacée 

Il sait grâce à son écriture racinaire 

D’il y a plusieurs milliers d’années 

Il n’est pas 

Simplement 

Un arbre attelé à la fabrique des planètes 

Instinctivement la sève devient fontaine 

Sombre et claire 

De l’absence 

De matière 

Son rêve fredonne au delà du mot

Plus lentement tellement que le geste 

Soudain sur son tronc en pente directe vers le ciel le corps souple et noir d’une panthère appose 

Ce qui ressemble à une phrase 

Felidae

©cc

Le chat ondule sur la voie que lui tracent les parfums du jardin

l’odeur subtile d’une plume
l’humide fraîcheur de l’herbe
et le passage tout en lenteur sur le rocher du soleil

une ombre noire et souple comme le silence

rien ne grince rien ne craque rien ne tremble
la peur ne coïncide plus avec l’appel désespéré que reprennent en coeur
les frondaisons verdoyantes des oliviers.

Le chat-nuit n’a pas vocation en cet instant de paix limpide à nuire
il va simplement réécrire comme chaque jour tous les contours de sa liberté
lui seul sait en quoi cela consiste.