Le dernier poème

un microgramme de Robert Walser

À l’hôpital, il n’y a pas d’horizon, de fenêtres ouvertes sur le jour, le temps tourne sur lui-même en prenant de longues pauses. Les gens deviennent les objets oscillants et fragiles d’un mobile, les pièces perdues de puzzles. Partout dans les couloirs, la mort traîne ses pantoufles, se cache dans les symptômes découverts de la maladie. Souvent, il ne reste plus de place pour un soupir, pour ce bref évanouissement de la douleur. Souvent, il ne reste plus que les cliquetis de quelques instruments. On se tait. On s’agrippe des heures aux néons des plafonds. On oublie finalement qu’on est un être humain.

Cela fait vingt-six ans qu’il est là, qu’il s’assied derrière tous ces repas sans âme. Vingt-trois ans qu’il n’a plus écrit un seul mot. Personne ne semble plus s’inquiéter de la disparition de la poésie de sa vie. Personne, sauf lui. Rien ne lui pèse plus que l’absence, le vide qu’il avait délibérément choisi en guise de protestation. Il peut marcher des heures, passer des jours sans parler à personne. Ses rondes silencieuses dans l’enceinte du parc de la clinique le prouvent. Il peut marcher comme un félin en cage mais se plonger dans l’espace, nager dans le temps, pour cela il faudrait qu’il soit libre. Il ne l’est plus : il est malade.

Malade de nous, malade de notre grossièreté brutale, malade de notre course sans but, malade de notre aveuglement. Il est malade à notre place puisque nous sommes démunis de conscience et que nous refusons de voir. Il a abandonné l’écriture et puis, ensuite, la poésie. Ce n’est pas elle qui l’a quitté, c’est lui qui est parti.Tous les jours, elle lui rend visite, la poésie, elle a les poches pleines de projets d’évasion. Tous les jours, il dit : « non, à quoi bon ? Puisque personne ne me lit ? À quoi bon? » Parfois, le désespoir s’empare de lui et le recouvre de regrets. Ils grouillent comme des insectes dans sa cervelle. Ils le guident jusqu’aux bords escarpés de la folie. Il parle tout seul. Il jette ses mains dans le ciel. Il secoue son corps. Il délire pensent les infirmiers.

Il ne délire pas, il est extra lucide. C’est notre monde qui a la névrose, qui est sclérosé et bancal.

Voilà qu’il s’est mis à neiger. La neige berce le ciel pour qu’il s’endorme. Il neige. Il a neigé. Il est là, derrière la fenêtre à la regarder tomber, à la laisser faire le silence, à dessiner la délivrance. Les branches noires des arbres ressemblent à des coups de pinceaux sur une toile blanche. À l’écriture illisible d’un petit manuscrit.

Il a neigé, c’est l’heure de sa ronde. Il sort. Sous sa cape, son pyjama, dans ses chaussures, ses pieds nus. Il n’a pas froid. Il marche. Il marche et se sent toujours de plus en plus léger. Il marche, il court, il danse. Il chevauche les collines froides, dévore le vent. Il marche jusqu’à ne plus pouvoir, jusqu’au bout du monde. Éreinté, il finit par se coucher là, n’importe où, au milieu de nulle part. Il ne retournera pas à l’hôpital. C’est ici qu’il veut être : tout en bas d’une page blanche, tâchée de son écriture si petite et si noire. Si légère, si dépourvue de tout. Il ne veut plus être qu’un point.

 

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vil

La ville s’habille de bruits et brille

La ville s’arme de larmes,

coince dans les cris et vrille

nos camisoles, ces boucliers sans feinte.

La ville se rue et pue,

se recouvre de poils, devient cet animal.

La ville s’avilit et s’habitue peu à peu à devenir

l’insecte rongé par le feu de son propre grouillement.

Alvéole

Je creuse mon alvéole. Dans l’immense malformation du monde, dans son livre incongru, je creuse des veines comme les vers. Je dissèque ou je digère. Je tente de laisser place à mon écriture, je déglutis. Mes affirmations sont poreuses. Mon espoir est provisoire. Il semblerait que j’occupe la même place que la poudre qu’on nous jette parfois au visage, pour éblouir ou faire diversion.

Pourtant, je continue à exposer mes doutes, à briser la fragile structure de mes phrases. À vouloir une miette, à mordre la poussière que nous laisse le soleil.

Au milieu de tout ce que l’on place en bout de table, il y a mon esprit qui semble me dire : ce n’est pas encore fini.

J’occupe un bout de presque rien et cela me suffit. Je n’ai pas d’autre ambition que celle de jouir des idées occupées à créer l’harmonie dans les plus belles phrases. Je n’ai pas besoin de signifier quelque chose, si c’est pour être obligé de jouer dans le cirque du convenu. Je ne peux plus être une pièce édentée de la toute puissante machinerie des prédispositions, du préjugé et de l’advenu. Je veux juste me promener librement dans les jardins dont les parfums enveloppent mon âme de leurs volutes onctueuses. Je n’offrirai à personne la possibilité de dessiner le plan et la route de mes galeries sous-terraines ou de mes veines qui profilent à fleur de peau, l’histoire de mes horizons. Inlassablement, je creuse et se faisant, je me disloque. Je me perds. J’offre une place à mon vide dans une petite bulle de verre.

Je voudrais préserver une sélection arrangée d’une harmonie quelconque, me soustraire à la prétention de juger l’autre et ses manières. Je voudrais au bout du compte, habiter une seconde. Me napper de rêves et Être au bout de nulle part.