La licorne

Lascaux, replica 03

Je suis un cheval

de mer

parfois on voit

ma crinière lécher le ciel

mon dos

ma croupe

parfois il me faut faire un pas

sur la plage

on me regarde

quand je suis femme

on veut me battre

quand je suis l’homme

je suis un cheval

du ciel

blanc

écumant

et mon galop s’affole

et mon galop se brise

sur vos fronts

durs comme des rochers

je tourbillonne

et vrille

je me perds dans le fond

en tournant sur elle-même

la Beauté m’éblouit.

L’homme dont le monde volait en éclats–Alexandre Luria

Cerebral amyloid angiopathy - very high mag

L’homme dont le monde volait en éclat, Alexandre Luria

Ce livre est le fruit de la rencontre de deux hommes hors du commun: Le neurologue Alexandre Luria et Lev Zassetski blessé au cerveau pendant la deuxième guerre mondiale par une balle qui le prive de mémoire, le plonge dans le noir et l’incertitude, le prive des facultés les plus courantes et le fait atrocement souffrir.
Pourtant, pendant près de 26 ans, Lev n’aura de cesse de récupérer sa mémoire perdue, lettre par lettre, mot par mot. Il parviendra, lui qu’on jugeait inutile, irrécupérable à dresser un constat lucide et précis de ses déficiences dues à sa blessure, de ses facultés perdues à jamais mais aussi de retrouver par cela même son humanité et sa dignité que la guerre lui avait retiré. Au prix d’efforts quotidiens, mu par une volonté exceptionnelle, il écrira quelques 3.000 pages. qui aideront les travaux du professeur Luria.
Alexandre Luria a su ne pas se limiter à lister les symptômes laissés par les lésions mais découvrir que derrière les souffrances de Lev Zassetski se trouvait un homme dont la conscience, l’intelligence, la volonté et l’imagination étaient restées intactes. L’esprit visionnaire d’Alexandre Luria, l’acharnement de son patient devenu le héros de ce livre offrent un regard optimiste qui réclame le courage de ne jamais enfermer les autres dans leurs déficiences.
Ce livre est absolument passionnant car il explore les rapports de la mémoire sur le langage et de celui-ci sur le développement de la pensée, il décortique les facultés cérébrales sans jamais être hermétique et pontifiant. Alexandre Luria montre, au contraire de beaucoup de ces confrères de l’époque, énormément d’empathie et une incroyable ouverture d’esprit qui ne lui fait plus aborder les autres à partir de leurs défauts mais à partir de leurs qualités exponentielles.

Ulalume

The skies they were ashen and sober;
The leaves they were crisped and sere –
The leaves they were withering and sere;
It was night in the lonesome October
Of my most immemorial year:
It was hard by the dim lake of Auber,
In the misty mid region of Weir –
It was down by the dank tarn of Auber,
In the ghoul-haunted woodland of Weir.

 

Here once, through and alley Titanic,
Of cypress, I roamed with my Soul –
Of cypress, with Psyche, my Soul.
These were days when my heart was volcanic
As the scoriac rivers that roll –
As the lavas that restlessly roll
Their sulphurous currents down Yaanek
In the ultimate climes of the pole –
That groan as they roll down Mount Yaanek
In the realms of the boreal pole.

 

Our talk had been serious and sober,
But our thoughts they were palsied and sere –
Our memories were treacherous and sere, –
For we knew not the month was October,
And we marked not the night of the year
(Ah, night of all nights in the year!) –
We noted not the dim lake of Auber
(Though once we had journeyed down here) –
Remembered not the dank tarn of Auber,
Nor the ghoul-haunted woodland of Weir.

 

And now, as the night was senescent
And star-dials pointed to morn –
As the star-dials hinted of morn –
At the end of our path a liquescent
And nebulous lustre was born,
Out of which a miraculous crescent
Arose with a duplicate horn –
Astarte’s bediamonded crescent
Distinct with its duplicate horn.

 

And I said: « She is warmer than Dian;
She rolls through an ether of sighs –
She revels in a region of sighs:
She has seen that the tears are not dry on
These cheeks, where the worm never dies,
And has come past the stars of the Lion
To point us the path to the skies –
To the Lethean peace of the skies –
Come up, in despite of the Lion,
To shine on us with her bright eyes –
Come up through the lair of the Lion,
With love in her luminous eyes. »

 

But Psyche, uplifting her finger,
Said: « Sadly this star I mistrust –
Her pallor I strangely mistrust:
Ah, hasten! -ah, let us not linger!
Ah, fly! -let us fly! -for we must. »
In terror she spoke, letting sink her
Wings until they trailed in the dust –
In agony sobbed, letting sink her
Plumes till they trailed in the dust –
Till they sorrowfully trailed in the dust.

 

I replied: « This is nothing but dreaming:
Let us on by this tremulous light!
Let us bathe in this crystalline light!
Its Sybilic splendour is beaming
With Hope and in Beauty tonight! –
See! -it flickers up the sky through the night!
Ah, we safely may trust to its gleaming,
And be sure it will lead us aright –
We safely may trust to a gleaming,
That cannot but guide us aright,
Since it flickers up to Heaven through the night. »

 

Thus I pacified Psyche and kissed her,
And tempted her out of her gloom –
And conquered her scruples and gloom;
And we passed to the end of the vista,
But were stopped by the door of a tomb –
By the door of a legended tomb;
And I said: « What is written, sweet sister,
On the door of this legended tomb? »
She replied: « Ulalume -Ulalume –
‘Tis the vault of thy lost Ulalume! »

 

Then my heart it grew ashen and sober
As the leaves that were crisped and sere –
As the leaves that were withering and sere;
And I cried: « It was surely October
On this very night of last year
That I journeyed -I journeyed down here! –
That I brought a dread burden down here –
On this night of all nights in the year,
Ah, what demon hath tempted me here?
Well I know, now, this dim lake of Auber –
This misty mid region of Weir –
Well I know, now, this dank tarn of Auber,
This ghoul-haunted woodland of Weir. »

Edgar Allan Poe

 

Ulalume

 

Faire face

J’ai rêvé que j’étais enfin devenu un arbre.

Mes larges mains s’enfonçaient dans la terre comme des racines

je prenais pied sur n’importe quel terrain

les sables mouvants ne se faisaient plus craindre

les embruns me servaient de parfum

à imiter pour mes fleurs

la pluie même folle même rare ne tarissait jamais mes espoirs

une larme perlait à chacune de mes épines comme autant de grains de beauté

ma sève était une lave sacrée pour les petits peuples qui ne sont jamais fatigués

mon allure était étrange tant j’avais de branches

mes feuilles brandissaient des lances d’argent

se froissaient les nuits de grand vent

et se taisaient

face aux forêts de flammes

des soleils affamés

 

C’est la fête

les cerf-volants s’envolent

les arbres ces petits squelettes noirs

dansent en tenant dans leurs bras

les mousses roses et vertes

du printemps

nous ne sommes plus des points

mais les fourmis funambules

d’une cité accrochée aux grains

de sable et aux différents

fils de l’eau

jusqu’à la nuit on grignote la journée

de places de marché en rues animées

de ponts en quais de déchargements

on boit, on ment, on triche

on mange, on vend, on exploite

on draine, on tire, on pêche

on crie, on obtempère, on se cache

on regarde et on tente d’oublier, on vomit

on mendie, on grappille

mais jamais on ne naît, ni ne meurt

car c’est la fête.
Les rouleaux de soie
Le Jour de Qingming au bord de la rivière

Quatre mille neuf cents couleurs

4900 colours : version II, 2007   Gehhard Richter

Tu as toutes les cartes

as-tu bien observé

toute la gamme des possibilités

as-tu encore envie de jouer

à deviner quel sourire était

jaune quel geste était transi de froid

bleuté quel oubli était

rouge comme l’épicentre du feu ?

Gerhard Richter by Lothar Wolleh

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Corail


Jennifer Mc Curdy

Le vent érode les pensées. Elle finissent par être comme ces coquillages délaissés où seule semble subsister le vague de l’âme. Ou est-ce le temps qui érode les souvenirs et reconstruit petit à petit dans ce qu’il reste de la vie ? Il la complexifie ou la dissipe.

De trous en trous, de nouvelles histoires s’élaborent à partir de ce qui subsiste au delà de tout acharnement. Serait-ce cela désormais le tissu d’une vie, fait d’incroyables ouvertures, d’espaces vides ou creusés dans l’espérance ?

La matière principale de nos rêves nous échappe, nous passe entre les doigts, glisse, se faufile sans jamais se dissoudre totalement. Tous nos gestes et toutes nos tentatives semblent grossièrement absurdes en regard de ce que nos pensées furent lorsqu’elles semblaient encore soudées à la seule possible liberté.

Dans ce clos secret qui ne regarde personne et que personne ne connaît, nage le devenir. Il s’agrippe, se dissipe, se crispe, se coagule faiblement ou s’enflamme.

Mangez sa folle exubérance, ce faste fait pour les êtres de surface. Que voulez-vous que cela lui fasse ? Pourvu seulement que vous vous trouviez plus beaux et moins incomplets. Elle ne se lasse pas de s’évaporer, de persister comme le corail, d’éponger des défaites car au moins, elle essaye de se dépasser et de partir à votre conquête.

La vie des abeilles————–Maurice Maeterlinck

En ce lieu, comme partout où on pose, les ruches avaient donné aux fleurs, au silence, à la douceur de l’air, aux rayons du soleil, une signification nouvelle. On y touchait en quelque sorte au but en fête de l’été. On s’y reposait au carrefour étincelant où convergent et d’où rayonnent les routes aériennes que parcourent de l’aube au crépuscule, affairés et sonores, tous les parfums de la campagne. On y venait entendre l’âme heureuse et visible, la voix intelligente et musicale, le foyer d’allégresse des belles heures du jardin. On y venait apprendre, à l’école des abeilles, les préoccupations de la nature toute-puissante, les rapports lumineux des trois règnes, l’organisation inépuisable de la vie, la morale du travail ardent et désintéressé, et, ce qui est aussi bon que la morale du travail, les héroïques ouvrières y enseignaient encore à goûter la saveur un peu confuse du loisir, en soulignant, pour ainsi dire, des traits de feu de leurs mille petites ailes, les délices presque insaisissable de ces journées immaculées qui tournent sur elles-mêmes dans les champs de l’espace, sans nous apporter rien qu’un globe transparent, vide de souvenirs comme un bonheur trop pur. P29

Elles grelottent dans les ténèbres. Elles étouffent dans une foule transie: on dirait des prisonnières malades ou des reines déchues qui n’eurent qu’une seconde d’éclat parmi les fleurs illuminées du jardin, pour rentrer bientôt dans la misère honteuse de leur morne demeure encombrée.

Il en est d’elles comme toutes les réalités profondes. Il faut apprendre à les observer.P30

Dans le poème Jotie T’Hooft

Les murs sont blancs et les psychiatres

d’une gentillesse suspecte. Il y a espoir

de guérison, mais je n’ai encore vu partir

personne qui ne revienne.

*

Les jours où, en route vers ma chambre,

je m’égare, alternent avec les jours

où je perce le monde comme un cristal

*

Parfois je m’éveille en pleurant.

Parfois on m’emmène et on m’endort,

parfois on me passe la camisole.

*

Il y a des moments où pendant des siècles

je suis parfaitement heureux dans ma rêverie:

alors, quand je pose mes mains sur la terre,

ce sont de petites mains.

Jotie T’Hooft un site  qui lui est consacré