
——Andreas Nicolas Fischer
•
À l’intérieur d’un arbre
tu vis
l’état endormi de la feuille
à fleur de tout
qui attendait de pouvoir
ouvrir ses pétales de brume
folie latente de la vie
existe-t-il l’instant où l’eau
ne se trouble plus

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À l’intérieur d’un arbre
tu vis
l’état endormi de la feuille
à fleur de tout
qui attendait de pouvoir
ouvrir ses pétales de brume
folie latente de la vie
existe-t-il l’instant où l’eau
ne se trouble plus

L’arbre de la lumière déploie ses branches comme des ailes, il nous touche de son regard le plus tendre. Il s’étend très lentement le long de nos côtes, se baigne dans nos baies, s’approvisionne de verts et d’oranges dans nos pinèdes et nos plaines.
Ses bourgeonnements de bleus et d’émeraudes allument des tempêtes de cris et d’épines. Ses racines font trembler l’air, grésiller la terre et les sentiers. Le temps se peuple de grincements, de murmures et de fougueuses feuilles. Les collines suent, les ravins froncent leurs fronts, les ombres fortes se collent aux êtres et aux choses avec une certitude à rompre tous les doutes. Le tronc de l’arbre, solide comme le poitrail d’un cheval, lance les fontaines des villages au galop.
Quand l’arbre de la lumière secoue ses plumes, il pleut des couleurs. Larmes lourdes et brûlantes, larmes blanches et muettes. On dirait que le monde est devenu futile comme la poudre que contiennent les cœurs des fleurs. On dirait qu’un cercle de feu lui danse au dessus de la tête. Le jour n’est guère plus grand qu’une graine et la nuit n’existe plus. L’arbre de lumière ayant découvert sa cime est bien résolu à ne plus jamais disparaître.
Comme une dragée cachée
entre le palais et la langue
tu laisses attendre
les marées et les vents
les cieux difficiles
attendre avec la voile
lactée dans le ventre
et l’envie de toujours partir
de croquer l’avenir de tenir
le temps en laisse
attendre cette délivrance muette
qui recouvrirait enfin l’horizon
de sa réponse plus limpide
que le ciel

C’est par le biais de la musique qu’elle s’est insinuée en moi. Enroulée sur elle-même, comme un foulard de soie, je ne voyais d’abord que son regard. La pupille pétillante de son œil droit demandait doucement le silence. Le sinueux silence qui se laisse porter comme un gant par le respect uniquement . Elle n’était pas une ignorante, elle était comme si elle savait tout de moi. Sa transparente curiosité ne demandait qu’à m’épouser.
Peu à peu, son onde chaude et colorée s’est répandue par les chemins de ma chair vers mes poumons en touchant mes pensées, vers ma gorge en effleurant le coffret de mes souvenirs sans l’ouvrir, vers mes seins et mon sexe en pointant d’un seul doigt ma volonté. Elle aurait pu faire en sorte que je sois désemparée, que plus rien ne m’appartienne, elle aurait pu me piller. Pourtant, jamais l’idée d’être perdue ne s’est approchée de moi. L’onde lumineuse avait veillé à ce que je ne trouve que moi. Non plus cet arbre sec et qui a froid et ne sait pas si le printemps reviendra. Non, je me sentais semblable et aussi parfaite que l’orchidée, comprise dans ma complexité, soutenue dans les extravagances de mes volutes par le long déroulement de phrases musicales blanches.
Tout se trouvait simplifié, en concordance sans avoir été résorbé par une tranchante et unique raison, sans avoir eu à connaître de faim. Il me suffisait de comprendre que chaque parcelle de moi-même, de ma vie intérieure et invisible à l’œil nu était reliée aussi subtilement et solidement que les points d’une toile d’araignée. Ce qui se défera se reconstruira à l’infini. Plus rien n’est renié ou inutile, tout est retenu par un fil. Le fil sur lequel glisse et voyage la musique.
Je ne nage pas j’envahis l’espace
je ne danse pas je mange le temps
et le rythme
je longe les flancs d’étranges montagnes
de sable
je plonge et me range
parmi ces doigts qui tremblent
comme des algues
je me fais si petite
dans les plaies secrètes
des rochers
on voudrait presque oublier
pour sortir
j’attends
que vienne enfin la nuit
Source: historyofourworld.wordpress.com via machinn on Pinterest
Pour sortir, je m’habille d’un morceau de musique, d’une liste de mots faits pour me tranquilliser: je crains les agressions du bruit et les brutalités verbales. Il est toujours une agression que je subis comme les morsures d’un fouet tant elle me surprend à tout instant: la puanteur humaine.
Les gens puent dans ce qu’ils laissent derrière eux comme un champ de mines. Ils puent dans les gestes grossiers, dans les cris comme des insultes. Ils puent dans leur ignorance et leurs avidités. Ils puent dans toutes leurs tentatives à domestiquer, à banaliser, à amenuiser, à me réduire.
Voilà que je fais face à une femme, qu’il me faut répéter ce que j’ai joué plus de vingt fois avant d’arriver là, face à ce guichet, à cette porte de prison. Voilà que face à une figure humaine méconnaissable, il faut que sortent de ma bouche des syllabes, qu’elles se donnent la main comme une ribambelle d’écoliers sages et disciplinés. Voilà qu’il me faut former une demande souple (et que cela paraisse naturel). Il ne faut pas que cette soupe froide me serve de voix pour communiquer avec ceux qui ne me semblent plus être des hominidés.
Cela me décourage, ma voix tremble, mes mains tremblent, mon cœur me noie, c’est la tempête dans ma tête. La femme derrière son guichet devient une arme à feu, elle tire une rafale. Elle me parle comme à un chien.
Je me refuse à devenir un animal, une mécanique, un uniforme, une grenade. Je m’efforce à retenir un flot ténu de mots mais il me flambe entre les mains. J’essaye de sortir mes tasses en porcelaine, mes tapis de laine, mes dentelles rares et les fameuses phrases accrochées furtivement et à la hâte au cœur. Mais j’ai tout oublié. Il ne me reste que des éclats. J’oublie toujours tout, tout le temps. J’oublie tout, sauf cet enfermement, ces nausées, cette nappe phréatique noire au fond de moi.