Dernier poème

son corps dans la fosse commune
a pu être identifié
car il avait dans la poche
rongé par l’humidité un carnet
un carnet où il cernait ses derniers poèmes
ses derniers poèmes reprisés 
ses derniers poèmes en voie de décomposition


sur son corps 

sans coeur 

à peine la peau sur les os


combien de fosses communes et de corps

combien de poètes sans carnet

de corps sans vêtement

de vêtements sans poche combien de poèmes sauvés

d’un charnier une dizaine peut-être 

parfois 

jamais

Liane

©cc

Elle s’est installée en silence

parce que nous n’avons rien dit rien

entrepris

elle en a déduit que nous étions d’accord

et peu à peu avec une lente souplesse

elle a gagné sa place personne d’autre

n’occupe plus ce siège 

une figure fantomatique une âme

partage sans mots dire nos

conversations nos lectures nos repas

Que fera-t-elle quand l’hiver viendra

quand certains perdront leurs feuilles

et leurs droits à la lumière et au soleil

restera-t-elle enlacée à sa place 

confortera-t-elle ce qu’elle a gagné

sans autre combat que celui du désir

une volonté incrustée en elle comme

une émeraude elle se contente de ne

jamais répondre aux questions et

tolère parfois qu’entre ses bras

dorme le chat 

Qui aime la rosée

Quelles sont ces voix qui traversent
ton coeur le rayent le noient
parfois tu leur arraches un mot
parfois tu gagnes en silences

et prends l’avantage sur la solitude
en écrivant 

l’écho du passé traverse ton coeur
comme s’il était une place ou un jouet cassé
tu perds chaque nuit un peu plus de larmes
tu gagnes en invisibilité
tu évapores
tu creuses une voie qu’on t’assure être ton chemin
tu sais qu’il ressemble comme une goutte d’eau à un tombeau

même si une voix dans ton dos murmure que

c’est le plus beau des poèmes
tu sais que ce bourdonnement lointain est
celui de la mouche du vinaigre

Source

Pour regarder l’eau couler, les deux amis s’étaient installés sur les rives de la rivière. Au creux de l’un de ses méandres, là où elle ralentit parmi les roseaux et les iris d’eau. Assis sur deux sièges rouillés, ils parlaient peu, souriaient beaucoup en égrenant des vers en grec ancien appris par coeur depuis l’enfance et d’une beauté que n’égalait aucune autre poésie. Les yeux brillaient à chercher les éclats d’une eau presque noire comme une coulée d’encre au détour des prairies. L’endroit masquait une source souterraine que l’on n’entendait pas roucouler. La petite langue fraîche vous léchait simplement les pieds à condition d’avoir eu l’audace de se baigner à cet endroit précis. Seuls quelques enfants et autres fous en avaient eu l’idée. La source était un secret bien gardé. Le fond de la rivière était doux souple et froid comme le corps d’une anguille.

Regarder l’eau couler exactement là où le courant s’apaise.  Où le flux d’une conversation interrompue pourrait reprendre. La lenteur du temps serait utilisée non plus pour meurtrir l’autre de reproches mais pour découvrir que l’on n’a plus à le juger pour les faux pas qu’il regrette. Le temps ne permet jamais d’oublier. On peut parfois cicatriser. Les deux amis avaient choisi de ne parler que de musique et encore que de l’une de ses formes la moins discutée. La poésie pose ses mots, comme la pluie ses gouttes sur la rivière. Elle éclaircit quoi au juste se demandaient les deux amis. Était-il temps d’abandonner les deux sièges qui rouilleront encore un peu plus d’une pluie à l’autre? Temps de marcher côte à côte sur le chemin de terre pour regagner la vie terrestre? Les deux amis se donneraient toujours rendez-vous. Demain, la semaine prochaine, la boucle de la rivière comme une chevelure noire dénouée, comme l’écriture possible de l’amitié qui liaient les deux hommes depuis plusieurs décennies. 

Regarder l’eau couler. Noire, la nuit, l’absence de courant fait d’elle un serpent qui goûte l’air en y trempant sa langue fourchue. Une langue pour reconnaître le monde, ses habitants grâce aux sensations pointues, sensibles, distinctes. Lire et relire éternellement les mêmes signes, traduire, transposer, transporter d’une époque à une autre, un mot, une phrase et ses milliards de silences nuancés. Tâche en dehors de ma portée me suis-je toujours rappelée. 

Qui vit au large

“Volume Project…” by Kincső Tóth- source de l’image: **

Il pose ses doigts sur mon poignet

pour prendre le pouls
mais rien

peut-être n’ai-je plus de coeur

fondu comme un sucre dans la boisson chaude des larmes

mais non

il est là cet organe incontrôlable

à  débattre seul en sourdine 

dans le néant abyssale du corps

Inanité

Une fleur soupire

le papillon s’évapore

de l’arbre s’égoutte un oiseau

une feuille s’extirpe d’un essaim

et le choeur se soulève comme la vague
s’éternise dans le crescendo des voix
cherche l’exclamation jusqu’à ce point de non retour 

le poirier ploie

le sentier s’en va

et toi tu te retournes

pour me voir

poser ton regard sur ce départ de colline

rougeoyante tel un incendie

Ton pas

Ton pas

Accordé à celui de la forêt 

Ton souffle comme une frondaison froide d’ombres 

Et moi

Qui tente d’inscrire cet instant au patrimoine mondial de ma mémoire 

À chaque fois que je croise l’odeur du pin dans un nid d’aiguilles 

Ses fleurs qui éparpillent pollens et grains de sable saharien 

Regard humide et noir d’un rongeur qui ne peut plus choisir de fuir 

Simplement toi blotti aux pieds d’un immense incendie 

Pensées, soucis et compagnie

La solitude elle lui a été imposée

mais il n’a pas chassé de son jardin intérieur
cette adventice
elle a fleuri parmi tant d’autres 

qu’on ne rencontre qu’en cet endroit
des racines ont dessiné des labyrinthes
conquis des obscurités

sur lesquelles il appuie

désormais chacun de ses regards

le doute accompagne la question

et la réponse

au milieu de la foule
il est seul

toujours seuls lui et son âme

quelqu’un lui dicte chacun des mots

qu’il retranscrit pas à pas

sous le prétexte qu’ils le font avancer
mais il ne sait
pas où cela le mène


il va sans le vouloir au bord des
falaises
voir s’il n’est pas là-bas
tout en bas

parmi les vers