Dernier poème

son corps dans la fosse commune
a pu être identifié
car il avait dans la poche
rongé par l’humidité un carnet
un carnet où il cernait ses derniers poèmes
ses derniers poèmes reprisés 
ses derniers poèmes en voie de décomposition


sur son corps 

sans coeur 

à peine la peau sur les os


combien de fosses communes et de corps

combien de poètes sans carnet

de corps sans vêtement

de vêtements sans poche combien de poèmes sauvés

d’un charnier une dizaine peut-être 

parfois 

jamais

Air

Les Cyprès, tableau de Vincent van Gogh – Metropolitan Museum of Art

Pour ponctuer

Le ciel il y avait son chant

Son cyprès roucoulant verts

L’infini répondait depuis un pin

Lointain l’écho amoureux devenait 

Insaisissable 

Le monde si près d’être sa

Mélodie mélancolique et non plus 

Méprisable 

L’arbre s’est rendu 

Malade

À abattre 

Le chant cherche une mélancolie 

À habiter proche si possible 

De l’infini 

La forêt musicale

Muziekbos – Beukenbos https://www.ontdekronse.be/fr/muziekbos-beukenbos

Si l’on fait 

Abstraction du bruissement 

Du vent dans les feuillages 

De l’éclatement aléatoire de fruits de branches d’écorces 

De son propre cœur qui bat de son souffle de ses pas 

Alors sous l’humus 

On entend les voix multiples des sources

On entend l’eau roucouler les ondes s’écouler par les veines souterraines de la forêt 

Milvus milvus

Hansueli Krapf, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons

Un milan

Comme tenu au lasso par le soleil 

Glisse dans le ciel 

Je l’appelle d’un sifflement qui ressemble au sien 

J’aime qu’il me prête durant quelques secondes

Sa divine attention

Son regard plonge vers le mien

Sans animosité 

Quelle sera la question à laquelle 

Il accordera une réponse simple sans équivoque 

Ses considérations déplaisent à tellement d’humains 

Pourtant il revient même si mon monde n’est point au centre de ses circonvolutions

et qu’il ne tourne finalement autour d’aucun axe 

Oeil de chat

Un demi-soleil 

Un plein ciel

Un quart de nuée blanche 

Un tiers de verdure

Un sixième de silence de source 

Un plein sac de billes œil de chat titillées par le merle en habit d’apparat 

Le repos bien mérité du chat 

Quelle importance ?

Un nuage imite la forme d’une

demi-lune posée sur la colline 

Un instant les sommets deviennent 

Le dos d’un mulet

Et puis tout disparaît 

La mer observe un silence 

Profond bleu 

Tu observes qu’une ombre remonte de l’abîme

Tu vois l’aileron se transformer en vague la mâchoire en écume 

Avant que tout ne revienne à sa place

Le chant de la fontaine engloutit celui de l’oiseau 

L’arbre muet se repaît de reflets 

Le monstre marin probablement un requin 

Regagne cet océan où ton esprit est pieuvre ton corps hippocampe et le temps vague 

Liane

©cc

Elle s’est installée en silence

parce que nous n’avons rien dit rien

entrepris

elle en a déduit que nous étions d’accord

et peu à peu avec une lente souplesse

elle a gagné sa place personne d’autre

n’occupe plus ce siège 

une figure fantomatique une âme

partage sans mots dire nos

conversations nos lectures nos repas

Que fera-t-elle quand l’hiver viendra

quand certains perdront leurs feuilles

et leurs droits à la lumière et au soleil

restera-t-elle enlacée à sa place 

confortera-t-elle ce qu’elle a gagné

sans autre combat que celui du désir

une volonté incrustée en elle comme

une émeraude elle se contente de ne

jamais répondre aux questions et

tolère parfois qu’entre ses bras

dorme le chat 

Trois chats (suite)

©cc

Le gecko 

Quelqu’un l’a déposé sur le pas de la porte 

Dans un doux miaulement 

Il est encore vivant 

De ma paume vers la feuille je le guide 

Il fait nuit il voit mieux que moi 

Il ne veut pas il fait froid 

L’endroit ne lui convient pas 

Finalement il se décide pour une paroi

Où il aura la tête en bas

Il me regarde m’évanouir dans le halo de la lampe 

Je pense à sa détermination à la beauté du système qui lui permet d’adhérer au monde 

Trois chats (suite)


Si l’on regarde 

De plus près l’une de ses soies

On s’aperçoit 

Qu’elle ressemble à la brindille 

Qui fuit le feu 

À la fibre qui défie souplement le temps 

Blanc noir sont côte à côte forment un duvet 

Semblable au vêtement brumeux de la lune 

À la fibre qui se défait du mot

Et dévie vers le vide 

D’une appellation 

L’écriture de soi qui englobe le cri et 

Oublie tout le reste 

Crin vibrisse pelage robe 

S’opposent à poil peau pelure

Épiderme à chair charnue 

Vaisseau à charrue