Lentement

Sa lancinante laideur longe lâchement les chemins laissés aux chimères

elle libère l’onction moelleuse de son venin de vipère

au cœur de ces villes livides et sans chairs

la laideur lance ses fleurs sans lendemain

et toi tu te dis que plus rien ne rime à rien.

Le temps

 

C’est le temps

des bruits des feuilles

emportés par les vents

qui raclent les nuages

et crachent sur le soleil

c’est le vent emporté

par les bruits les feuilles

brûlés

c’est le temps

des râles

du bruits

des pleurs

et des nuages

qui arrachent tes soleils.

Please

Il faut que j’avance alors que ce qui m’entoure me terrorise. Le monde qui m’entoure, je n’en comprends que l’horreur. Je ne lui approuve pas ses manières et rejette sa logique. Il me heurte, me brise, me révulse. Il me force à ne pas être. Le monde est négation absolue, forme noire et gluante. Ses lois changent constamment selon que cela l’arrange ou pas. Il ne produit que des soldats, des pions, les pièces d’un échiquier. Il les jètera toutes dans le même brasier.

Je n’ai pas d’autre choix que celui d’une marche forcée vers l’une de ses portes. Je tremble, j’ai peur, j’ai froid. Je suis suspendu à mon poing qui frappe et supplie. “please, open the door”.

Ses portes, vous, vous n’ignorez pas comment les ouvrir. Vous avez les bons trousseaux de clefs. vous trouvez les bons accords, les mots qui ouvrent les voies. Moi, je me limite à patienter, à dompter ma terreur, à trouver le silence, à attendre la paix. Je suis suspendu à une horrible peur, ma conscience. Je sais que je ne peux répondre à aucune de ses questions, correspondre à aucune catégorie et ne suis pas de taille. Pour satisfaire, il ne me faut pas être, mais faire et avoir.

Derrière les portes, il n’y a rien. Rien d’autre qu’une nouvelle porte. Fermée. Si par bonheur, elles s’ouvrent. La lumière provisoire ne me rassure pas toujours. Elle se refermera et me jètera dans le noir, me crachant une nouvelle fois: “tu n’es pas”.

Le monde, votre monde n’a que des portes. Fermées à clefs. Je ne peux en faire le tour. S’il ne tenait qu’à moi, si j’avais d’ autres choix, je ne me suspendrai pas au fil fragile de la prière et de la supplication. Je m’en irai en vous disant: “non, je n’en veux pas.”

Quand la nuit surgit

 

Version n°1

Elle défait lentement le jour

éteint les contours tour à tour

Elle déploie sa robe de soie

Et moi impassible je la crois

c’est ainsi que pas à pas

De seconde en seconde

L’ espoir sourd et capricieux

du monde lumineux

infiniment sombre

La chose devient l’ombre

La lumière ne tient pas la promesse

comprendre et  correspondre

les paupières closes

sans bruit

la nuit progresse

Version n°2

Elle déploie sa robe de soie

Et moi impassible je la crois

Le ciel dans sa main s’épanouit

Je deviens follement envie

Elle défait infinément le jour

me couvre de son velours

je l’attends

elle m’oublie

les paupières closes

sans bruit

la nuit surgit

Elle, c’est moi

La pièce est plongée dans la pénombre et elle regarde vaguement, dehors, par la grande baie vitrée. Elle se tient à l’écart. L’allumette qui allume sa cigarette éclaire quelques secondes son visage d’une clarté orange. Ses traits sont secs et froids, sans réelle beauté. Ses yeux sont brillants, souples et doux. Le col de sa veste est remonté. Elle regarde sans chercher à comprendre. Un homme semble lui parler. Il fait des allées venues dans la pièce,  passe d’un endroit à un autre. Il ressurgit de la pièce d’où provient un peu de lumière. Sans doute une cuisine où le café est prêt, où les tasses sont sur la table.
Elle  semble ne pas l’écouter. Elle ne parle pas. Ne s’adresse plus à lui. Elle se contente d’être là. De fumer sa cigarette. Elle se détache non seulement de lui, mais aussi de tout ce qu’il peut lui dire. D’ailleurs, qu’est-ce qu’il peut bien lui dire ? Il lui parle de son travail, de ses collègues, de son impossibilité à les mobiliser pour aucun combat. Il doit lui dire qu’ils sont comme des veaux qu’on mène à l’abattoir. Il s’emballe souvent contre l’abdication, contre l’absence de conscience. L’individualisme et l’égoïsme, la libéralisation à l’outrance le révulsent. Le blessent, le désolent.
Ou alors, Il doit lui parler de ses boutons de manchette, du service impeccable de ce nouveau pressing en ville, du sourire de la vendeuse, du succès de cette affaire. Il doit lui dire que désormais c’est là et là seulement, qu’il ira porter ses chemises. Il lui parle de son père, du cancer qui n’en fait qu’une seule bouchée. Il dit que son père est bouffé par les mêmes vers que ses livres. D’ailleurs, il se demande ce qu’il va faire de tous ces livres, une impressionnante collection de vieilles reliures. Il faudra qu’il se renseigne sur la valeur de tout cela. Son père n’en avait jamais assez. Il s’acharnait continuellement à traduire, traduire de ces ouvrages ésotériques que personne ne lit quelque soit la langue dans laquelle ils  sont écrits. Il préférait rester assis des journées entières, le dos courbé sur ces bouquins comme d’autres le courbent pour la houille dans les mines.Le résultat est le même, on y perd la santé.
Il doit lui dire : «  viens, viens t’asseoir au moins, pour prendre une tasse de café, qu’est-ce que tu vas faire, aujourd’hui ? » Il lui dit que ces jours-ci, il devrait recevoir les devis. Il a l’intention de refaire la chambre d’ami.
Elle se demande pourquoi les gens autour d’elle, trouvent toujours quelque chose à dire. Quelle espèce de joie, peuvent-ils éprouver à parler à ainsi? Où  puisent-ils toute cette énergie ?  N’y aurait-il qu’elle à se sentir comme un canard boiteux parce qu’elle reste silencieuse?. Elle pense. Elle se dit que les mots ne viennent à elle, que quand elle se trouve devant une feuille de papier, ou devant son clavier. Elle se dit qu’il est impudique de parler ainsi. Mais  surtout, elle sait que ses idées prennent du temps pour trouver le chemin des mots et puis ensuite celui des phrases. Elle vit constamment en décalage. Quand elle se trouve face à un visage, elle a envie de ne rien  dire. Car elle n’a pas envie de partir à la cherche d’un sens. Elle se sent trop captivée par la lecture de ce elle a devant elle. Un cil, une bouche, les dents dans la bouche. Les yeux. Les yeux la fascinent. Peut-être parce qu’on lui a appris enfant à ne pas regarder les adultes dans les yeux quand ils parlent. Peut-être pour le mystère de cette interdiction.
Elle se dit : « j’aime, avant tout, lire. Lire l’autre, est-ce l’écouter ? » Elle ne donne jamais l’impression d’être présente, car elle écoute sans pouvoir répondre. Pourtant elle se sait être comme une éponge. La chambre d’amis, pourquoi voudrait-il la refaire ? Sa chambre à elle, voudrait-elle la refaire ? Non, elle n’aménage jamais que son espace intérieur, ses rêveries. Pour ce qui est du concret, elle s’en remet à lui, entièrement à lui. Il choisit tout, s’occupe de tout, gère tout. Cela lui est bien égal. Tout ce dont elle a besoin, c’est d’un endroit calme, lumineux, silencieux, où l’on ne parle pas. L’endroit où l’on peut être seul sans avoir à se couper du monde.
« Mon espace intérieur, »  se dit-elle, « est un ciel où les oiseaux sont comme la mire brouillée d’un poste de tv resté allumé, sans perspective. C’est un ciel rempli d’oiseaux migrateurs. Et je n’ai envie que de voyages. »
Les quelques minutes qu’il me restait ont été passées à m’imaginer la vie d’une inconnue à peine entrevue dans la clarté d’une fenêtre à peine éclairée. Je n’ai pu qu’apercevoir qu’une silhouette dans le noir. On dit souvent qu’avant de mourir on voit sa vie se détricoter très rapidement, pourtant, moi, je n’ai vu qu’elle. J’étais en retard, c’était une aube à peine réveillée d’une nuit sans étoile, le froid se frottait déjà les mains, et tapait du pied. L’eau du lac était huileuse et noire. J’étais distrait et lui, il était ivre. Si j’avais pu tourner la tête comme  j’avais l’habitude de le faire, j’aurais vu son bolide qui arrivait sur moi dans une allure qu’il ne maitrisait pas. Mais non, je rêvais. Je rêvais d’être elle. Elle, sur le point de prendre une décision, la décision de sa vie.
J’ai senti ma tête heurter violemment le sol, la douleur me tenailler et j’ai eu peur lorsque j’ai senti que j’allais mourir.

Gengis Khan

Je suis l’avidité prisonnière dans les dédales tissés de quelques tapis. Je suis cette solitude malade et glaciale qui te suit où que tu ailles. Je suis le froissement d’un tissu, le manteau jeté sur tes épaules et noué à la hâte, à ta taille. Je suis le cuir de ta botte. Je suis ton pas. La poussière qui se soulève espérant fuir dans l’air à l’aube. Je suis les crins de ton cheval. Je suis galop et steppe. Cris et mépris. Je suis la haine qui lèche les plaies, allume les incendies et broie tes ennemis. Je suis ta soif. Je suis le silence qui rode comme ton ombre, affamé et jamais repu. Je suis la puanteur des carcasses abandonnées depuis des mois, cavées et rognées par les charognes. Je suis ce qui s’affole dans tes veines et ronge tes tripes amères. Je suis ta pupille, noire et brillante. Je suis le tremblement à peine perceptible de ta joue. Le dernier bouclier de ton âme, je suis ta peur, Gengis Khan.