Le cristal

Son cou est large et son torse est dure comme celui d’un gladiateur mais ses cheveux ressemblent à ceux d’une fée. Ils dansent autour de sa tête et vont toucher les pieds des étoiles. Ses mains sont comme celles des bouchers mais son ventre est celui d’une femme. Doux, souple et parfumé comme le lait lumineux de la lune endormie. Son cheval met les pieds dans la boue et lave ses flans noirs dans les torrents des montagnes. Il ne vit que pour les cieux blancs comme le fond de ses yeux et de son âme. Pourquoi faudrait-il perdre son temps à chercher le mal? Juger les hommes et les femmes par tribu ou par rang ?

Il flotte pour les envies et se laisse guider par la vie. Il ne décide d’aucun sort et n’attribue aucun tort. Il ouvre les jardins à tout ce qui veut bien prendre racine et est tout petit. Le soir, pour pouvoir traverser les brumes noires, il jette aux soleils, ses mains tendues et le sable des dunes et l’écume des vagues.

Il ne connait rien de vos maux et se fiche pas mal de vos nœuds. Il ne veut se fier, ni se mêler à vos turpitudes et vos ennuis. Ne désire pas les fruits de vos larmes, ne souhaite aucun de vos lendemains et ne sait que faire d’une arme. Il veut simplement aller librement. Marcher sur la pointe des pieds et vous suivre, vous regarder, vous apprendre. Il veut qu’on le regarde sans le prendre ou le forcer. Il veut entendre vos murmures et non vos cris ou vos moqueries.Il veut l’équivoque et non la pluie.

Vous plairait-il d’entendre le récit de ces aventures aux pays des géants et des monstres sans dents? Voulez-vous apprendre par le rire où l’ennui comment, en deux jours seulement, il fut banni du royaume des glauques et des taupes?

Alors qu’il chevauchait par vents et marées, au delà des vaux de son pays natal, il fut interpellé par un signal. Un vieillard tenait en sa main un fabuleux cristal qui brillait de milles évocations magiques. Il crut lire en chacune, les plus justes mélodies qu’on lui avait dit appartenir à la poésie. La poésie est son saint graal, sa potion magique qui nourrit son sang et son espoir. Le nectar qui abreuve les papillons comme les idées. Il fut charmer. On l’invita à se coucher sur un lit blanc, de fleurs aux pétales presque aussi transparents que l’eau claire. Deux pages prirent son cheval, deux autres le guidèrent par la main.

Lorsqu’il se mit à trembler, on le réconforta en lui servant du vin liquoreux. Il perdit de vue sa muse, celle qui lui souffle à l’oreille les plus tendres merveilles. Il se mit à rire et à croire qu’enfin, il lui pousserait des ailes de poètes ou de flemme. Il se mit à chanter. À chanter de plus en plus fort. À parler comme les ogres, à vouloir vendre son âme pour une femme.

Mais je sens déjà que je vous ennuie. Vous pensez sans doute mon histoire banale. Et si je vous dit qu’il ne sortit aucune autre arme que son incroyable beauté, resterez-vous assis sur les vagues de mes mots, suivrez vous encore les flots aléatoires de mes paroles?

Très vite, il trouva le sommeil qui l’enveloppa d’une étoffe vermeil. Sa respiration soulevait la soie d’une mélodieuse brise. Son rêve se mit à danser comme une aurore boréale tout autour de son corps las.L’orgueil vint s’allonger aux côté de sa nudité et devint par la puissance de deux mots cachés sous l’apparence d’une délicate caresse, son amant. Ils s’enlacèrent comme des serpents et échangèrent leurs venins. Son sexe doux se transforma en félin. Son âme en averse, ses vœux en suspicions, ses yeux si bleus, en vautours. L’orgueil avait planté les dents dans sa chair tendre et blanche comme la mie. Il lui avait soutiré presque sans bruit tout ce qui jusqu’à présent avait nourri sa vie. Il s’habilla des mêmes manières, prononça les mêmes sentences, délaissa son cheval et ne fit plus aucune vendange de savoir. Tout le jour, ils se nouaient l’un à l’autre par de fausses promesses. Toutes les nuits, ils faisaient l’amour se gorgeant sans cesse et toujours d’envies vides et avides de faiblesses.

Mon histoire, devrait peut-être s’arrêter sous peu, sous peine de voir se transformer en haine toutes les merveilleuses qualités de mon héros.  Je n’ai devant vous, encore prononcé, les douces syllabes qui baignent son prénom dans la clarté de l’été.

Le jour naît dans le creux de sa nuque, la nuit meurt dans sa pupille et s’évanouit longuement dans ses cheveux. L’ombre dessine le creux de ses reins, l’arrondi de ses fesses et le tranchant de chacun de ses gestes. Le bleu se fait tout petit dans l’immensité grise de son iris. Le blanc crémeux et chatoyant du velours  des lys les plus purs s’abandonne jusqu’aux plis roses de ses lèvres, se cache ou se réfugie dans son sexe. Il est femme par ses désirs, homme dans chacune de ses folies. Sa nudité se compare à celle des fleurs sans épines dont la tige fine toujours progresse.

Persil

 

si on te dit

je pars en

Perse

sur le bord d’un fleuve

sans cil

tu transperces mon secret

discrètement

comme une fée tu te disperses

pour épicer si lestement

de ta poudre verte tellement

croquante

si tu persistes je jette tes tiges dans mes bouillons

s’il te plait installe toi à la surface de mes plats

fais-moi une salade

ballade

mon palais et ma langue

par ici comme Perceval

sur son cheval

 

 

Caractères

Hier, j’ai écrit 290 mots dont je ne sais quoi faire. Je n’ai songé à personne en les écrivant. Résultat: ils restent là, sans plus me parler, sans que je n’ai plus envie de les lire et de les retravailler pour qu’ils prennent corps et formes. Je me suis promis de ne plus rien détruire de donner à lire. Tout.

Je constate que je promets l’impossible. 290 mots qui parlent du plaisir que propose sous certains atours la souffrance. Celle qu’on reçoit comme celle qu’on donne. De quoi me faire enfermé dans de nouveaux préjugés par tous ceux qui n’ont jamais osé ces fabuleux excès et qui ont honte d’en rêver. De quoi peut-être me faire enfermée tout court. Bannir de nouvelles fois, ça c’est certain.

290 mots bourrés d’équivoques. 1691 caractères qui dévoilent 0,00000002% du mien. Du moins c’est que je prétends pour me sauver.

Si

J’ai lu ceci: Rudyard Kipling
If (Si)

If you can keep your head when all about you,
Are losing theirs and blaming it on you,
If you can trust yourself when all men doubt you,
But make allowance for their doubting too;
If you can wait and not be tired by waiting,
Or being lied about, don’t deal in lies,
Or being hated, don’t give way to hating,
And yet don’t look too good or talk too wise:

If you can dream and not make dreams your master;
If you can think and not make thoughts your aim;
If you can meet with Triumph and Disaster
And treat those two impostors just the same;
If you can bear the words you’ve spoken
Twisted by knaves to make a trap for fools,
Or watch the things you gave your life to, broken,
And stoop and build ’em up with worn-out tools:

If you can make one heap of all your winnings
And risk it on one turn of pitch-and-toss,
And lose, and start again at your beginnings
And never breathe a word about your loss;
If you can force your heart and nerve and sinew
To serve your turn long after they are gone,
And so hold on when there is nothing in you
Except the Will which says to them: »Hold on! »

If you can talk with crowds and keep your virtue,
Or walk with Kings–nor lose the common touch,
If neither foes nor loving friends can hurt you,
If all men count with you, but none too much;
If you can fill the unforgiving minute
With sixty seconds worth of distance run,
Yours is the Earth and everything that’s in it,
And–which is more–you’ll be a man, my son!

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre d’un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir;
Si tu peux être amant sans être fou d’amour,
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d’un seul mot;
Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi;

Si tu sais méditer, observer et connaître
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur;
Rêver, mais sans laisser le rêve être ton maître,
Penser sans n’être qu’un penseur;
Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent;
Si tu sais être bon, si tu sais être sage
Sans être moral ni pédant;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,
Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis
Et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire,
Tu seras un homme, mon fils.

http://damienbe.chez.com/kipling.htm

et soudain je devine que je ne veux plus être le fils d’un père.

J’ai voulu

Un jour        j’ai voulu          être un homme

mais

je n’aime pas les points

il me fallait        j’en étais certain

faire l’amour

avec un autre humain

son pollen devait    en mes flans

trouver   soleil           et            vent

son regard conquérir

mes galops

sur le sable

un jour         j’ai voulu           un sabre aiguisé et brûlant

il     me     fallait                 je  croyais

trouer

l’enfer        et              la peur

qui m’enfermaient

Allons

Pour aller chez vous

je mets des gants

à mes mots

ils portent de lourdes valises

presque aussi lourdes que l’air

qui prend appui sur mon cœur

comme s’il était de ces rochers qui soulèvent le ciel

pour satisfaire la mer qui geint à leurs pieds

je mets des épines à mes mots pour vous faire mal parce que j’ai peur

je ne suis jamais tranquille

Fins fils

Il m’arrive bien souvent de comprendre à quoi se rattache mon existence. De mesurer avec finesse, les énormes distances. J’ai beau me tendre de toute mes forces, mes gestes sont à peine perçus lorsqu’ils sont vus. L’écartement de pétales pour le soleil, l’exubérance d’un pistil qui ne peut rien face aux sécateurs mis à la disposition du monde, font soulever les épaules, soupirer en jetant les yeux aux cieux: « mais encore ? ».

Je ne puis rien d’autre que cela, la progression presque muette de quelques pieds, de quelques lettres.

Cela

me désespère.

Non pas l’absence de reconnaissance, je m’en moque. Je ne saurai quoi en faire, si ce n’est la mettre dans ma cheminée pour allumer un quelconque feu.

Mais ma faiblesse. Ma faiblesse.

Cette tyrannique ignorance.