Morceaux choisis et aimés

Une soif d’amour, Mishima 

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Toutes les essences de parfum qui suivent proviennent de son livre et m’enivrent. Les phrases italiques et bleues proviennent de mon esprit envoûté.

De l’infini, la pluie se déversait à torrents et paraissait irrépressible. Le tonnerre allait s’éloignant, mais le bruit de l’averse était assourdissant et figeait le coeur.

La pluie cessa. Etsuko tourna la tête et regarda les rayons du soleil filtrer à travers une éclaircie dans les nuages pour se poser, comme une main blanche et sans force, sur les pâtés d’immeubles de la banlieue d’Osaka.

Père ne sait pas que c’est là un faux journal, se dit-elle. Personne ne saurait imaginer à quel point on peut mentir sur ses sentiments.

Réécriture du journal :

« Quand on vit à la campagne, il faut avoir un cœur simple. Mais les Sugimoto, avec leur lamentable débilité et leur prétention, rendent la vie à la campagne de plus en plus pénible. J’aime un cœur simple, moi aussi. Je vais même à croire qu’il n’y a rien de si beau au monde qu’un cœur simple dans un corps simple. Mais quand je me vois devant le vaste abîme qui sépare un tel cœur du mien, je ne sais que faire. Est-il impossible d’inverser l’avers et le revers d’une pièce de monnaie ? La solution serait un trou dans une pièce intacte. C’est le suicide.

Il m’arrive parfois d’en être bien près, poussée par une décision de mettre ma vie en jeu. Mon partenaire s’enfuit alors vers quelques lieu lointain. Et c’est ainsi que je me retrouve seule, environnée par l’ennui. » P24

Kensuké était un sceptique qui se vantait de lire dans un être humain comme s’il était transparent. P29

Elle sentait encore sut tout son corps les doigts tâtonnants de Yakichi, rudes et noueux. Une heure ou deux de sommeil ne suffisait pas à la libérer de cette sensation. Une femme qui a été caressée par un squelette ne peut jamais oublier cette caresse. C’était une peau nouvelle ajoutée à la sienne: une peau moite, transparente, plus mince que celle d’un papillon sur le point de quitter sa chrysalide. Elle avait l’impression d’avoir été recouverte d’un colorant invisible qui, si elle faisait le moindre mouvement, volerait en éclats lumineux dans les ténèbres.P34

Quelques mois plus tôt, elle avait souhaité mourir

Un sentiment de libération devrait s’accompagner d’un sentiment vivifiant de négation dans lequel la libération elle-même est déniée. Dès qu’un lion captif s’évade de sa cage, il possède un monde plus vaste que celui qui n’a connu que la brousse. Lorsqu’il était captif, il n’existait pour lui que deux mondes: celui de la cage et celui hors de la cage. Maintenant, il est libre. Il rugit. Il attaque les hommes. Il les dévore. Cependant, il n’est pas encore satisfait, car il n’y a pas de troisième monde qui ne soit ni celui de la cage, ni le monde extérieur. Mais, au fond du coeur, Etsuko ne prenait aucun intérêt à ces choses. Son âme ne connaissait que l’affirmation.

Elle ne pouvait s’empêcher d’éprouver le sentiment que le soleil qui l’avait enveloppée lorsqu’elle avait franchi la porte de l’hôpital, était un révoltant gaspillage commis par le ciel en inondant ainsi la terre sans raison. P41

Etsuko se rappela plus tard avoir pensé :  « Je ne suis pas venue pour faire incinérer mon mari, mais pour incinérer ma jalousie. »

Mais quand les restes de son mari seraient calcinés, sa jalousie serait-elle également consumée ? Sa jalousie était en un certain sens, un virus communiqué par son mari. Il avait attaqué sa chair, ses nerfs, ses os. Si elle voulait incinérer sa jalousie, il lui fallait suivre le cercueil de son mari jusqu’au plus profond de cette fournaise. P42

« J’apportais à mes soins une passion sans but. Mais qui pourrait savoir ? Qui pourrait savoir que les larmes que j’ai versées sur mon mari pendant ses heures d’agonie étaient le fait de la fin de la passion qui, pour moi, avait illuminées ces heures ? »P50

Personne ne pouvait entrer. Seuls y vivaient ceux qui avaient fait de leur résistance aux microbes, leur unique raison d’être. C’était constante approbation de la vie au-delà de la loi et de la moralité, amplifiée et sans cesse réclamée par le délire, l’incontinence, les excréments mêlés de sang, les vomissement, la diarrhée et les odeurs nauséabondes. P59

Là, la valeur de la vie humaine et celles des microbes se réduisait souvent à la même chose : malade et praticien étaient transformés en microbes, en une vie dépourvue d’objet. La vie n’existait là que pour être affirmée ; aucun désir mesquin n’y était admis. Là régnait le bonheur, le bonheur le plus sujet à décomposition de tous les éléments.P60 Le bonheur serait la soif d’amour et non l’amour? L’ignominie et l’horreur ne seraient pas limités à jouer comme des révélateurs.

Comment expliquer le sentiment de résignation qu’Etsuko éprouva à ce moment? Du désir? De l’apathie? Acceptait-elle cela comme un être assoiffé avale de l’eau croupie? Non. Etsuko n’était pas assoiffée le moins du monde. Elle en était soudain arrivée à ne rien demander. Il semblait qu’elle fût venue à Maïden pour retrouver une base pour cette terrible indépendance dont elle avait contracté l’habitude à l’hôpital des contagieux. Elle buvait comme quelqu’un qui se noie avale involontairement de l’eau de mer selon une loi de la nature. Ne rien demander signifie qu’on a perdu la liberté de choisir ou de rejeter. En ayant ainsi décidé, elle n’avait d’autre choix que de boire n’importe quoi, même de l’eau de mer. P70

Cependant, Etsuko n’eut jamais plus tard l’expression angoissée de quelqu’un qui se noie. Jusqu’à l’heure de sa mort, personne, semblait-il, ne saurait qu’elle se noyait. Cette femme liée et bâillonnée de son plein gré ne lancerait aucun appel. P70

Comme un jardinier qui, après des soins jaloux, soupèse dans sa paume une pêche magnifique et en éprouve de la joie, j’ai soupesé dans ma main le poids de son absence et m’en suis délectée. P77

Quelque chose tourmentait Etsuko. Une soif la dévorait, une soif pareille à celle de l’ivrogne qui, craignant de vomir s’il prend une autre lampée, se verse encore à boire.

Les éléments de toutes ces sensations se retrouvaient même dans le vent qui soufflait à travers la châtaigneraie. Il n’avait plus la violence d’un typhon ; retenant son souffle, il se bornait à faire frémir les feuilles avec la douceur d’un séducteur.P84

Les gens du village me tiennent pour une femme déchue. Mais ils font avec le plus grand calme des choses pires. Pourquoi ne puis-je agir ? Je ne demande rien. Je souhaite qu’un matin, alors que mes yeux sont clos, le monde entier ait changé. Il est grand temps qu’il vienne, ce matin, ce pur matin. Ce matin n’appartiendrait à personne, ne répondrait à la prière de personne. Je rêve d’un moment où, sans que je l’ai demandé, mes actes trahissent complètement cette partie de moi-même qui ne demande rien. Mes menus actes, mes actes imperceptibles…P86

Dans la vie également, un tel changement peut se produire. Une légère modification de la façon de voir peut amener ce changement et rendre la vie absolument différente.

Etsuko avait assez d’orgueil pour croire que ce changement se ferait tout seul, ce changement qui ne s’accomplirait que lorsque des être humains aurait pris l’acuité de celle des sangliers. Elle ne voulait pas encore admettre qu’aussi longtemps que nous n’aurons que des yeux humains, peu importe que notre façon de voir puisse changer, puisqu’en fin de compte nous en viendront à la même conclusion.P88(cfr fin du roman)

Pour certaines gens, vivre est tout à fait simple ; pour d’autres, c’est extrêmement difficile. Etsuko n’éprouvait pas la moindre rancoeur contre cette injuste absence d’équilibre, plus saisissante que l’injustice de la discrimination raciale.

«  Mieux vaut prendre la vie à la légère, pensait-elle. Après tout, les gens pour qui la vie est facile, n’ont pas à donner d’excuse pour vivre au-delà de cette vie facile.Mais ceux qui la trouvent difficile utilisent bientôt quelque chose de plus comme excuse que le simple fait de vivre. Dire que la vie est difficile n’est rien dont on puisse se vanter. Notre faculté de découvrir toutes les difficultés de la vie aide la majorité des hommes à la rendre facile. Sans cette faculté, la vie serait une sphère vide et glissante où l’on ne trouverait aucun point d’appui.

« cette faculté nous empêche de considérer la vie sous ce jour. Ceux qui n’en viennent jamais à voir la vie ainsi ne connaissent pas cette faculté. Ce n’est pourtant qu’une chose ordinaire ; de fait, ce n’est rien de plus qu’une nécessité quotidienne. Celui qui fausse la balance de la vie et fait pencher le plateau pour s’attribuer plus d’importance qu’il n’en a sera puni en enfer. Et même si l’on n’a pas triché sur le poids de la vie, elle est comme un manteau qui pèse à peine et seul le malade en sent le poids qui lui raidit les épaules.

Il me faut porter un manteau plus lourd que les autres, pensa-t-elle, parce qu’il se trouve que mon âme est née au pays des neiges et y vit encore. Pour moi, la difficulté de vivre n’est que l’armure qui me protège.

Cette raison de vivre allégeait pour elle le lendemain, le surlendemain et tout ce que pouvait lui réserver l’avenir. Tout cela était encore lourd, assurément mais un subtil changement dans son centre de gravité la jetait allègrement et avec optimisme dans l’avenir. Était-ce l’espérance ? Nullement.

La passion qu’elle dépensait à profusion pour la seule destruction de ses espérances était une échelle modèle de l’existence humaine, peut-être fuselée, peut-être infléchie.

« ils étaient incapables d’écrire des lettres d’amour et n’avaient même pas conscience de cette douce complicité de l’amour, où le moment présent semble déjà paré de la beauté du souvenir.

Les rêveries d’Etsuko prenaient parfois un autre cours et, à certains moments, elle se sentait entrainée vers les ténèbres d’un espace extérieur, dans le grand balancement d’un merveilleux berceau violemment agité au faîte d’un étincelant jet d’eau. P110

les rumeurs suivent parfois une logique plus précise que les faits et, plus souvent que les rumeurs, les faits peuvent être trompeurs. P114

« cette homme, se dit-elle, ne cesse de marmonner. Il ne cesse de penser, de façon presque incontinente. C’est bien ça ! C’est de l’incontinence cérébrale ! Quel pitoyable gâchis ! Les pensées de cet homme sont aussi drôles que son derrière.

Mais le plus absurde est que le tempo de ce qu’il débite est absolument en désaccord avec tous ces cris, toute cette surexcitation, toutes ces odeurs, toutes ces activités, toute cette vie qui grouille autour de lui dans son orchestre. Mais que peut-on faire d’un orchestre de campagne, sinon reconnaître qu’il joue faux et s’en accommoder ? »

En certaines circonstances, les êtres humains ont parfois la conviction de pouvoir accomplir n’importe quoi. À de tels moments, il leur semble entrevoir ce qui est normalement invisible à l’oeil humains. Et plus tard, même lorsqu’ils ont sombré au fond de la mémoire, ces moments se raniment parfois et rappellent aux hommes la miraculeuse plénitude des douleurs et des joies du monde. Personne ne peut échapper à ces moments du destin ; et personne quel qu’il soit, ne peut échapper au malheur de voir plus loin que sa vision habituelle.

C’était là un mot qui n’avait aucun sens pour Saburo. Il était hors de sa portée et appartenait à un vocabulaire de luxe. Il était en quelque sorte superflu et n’impliquait aucune nécessité urgente. Dans ses rapports ardents, mais intermittents, avec Miyo, ils étaient comme deux aimants attirés l’un vers l’autre lorsqu’ils se trouvaient dans le champs magnétique, mais cessaient de l’être hors de ce champ, et l’amour n’avait là aucune place .148

Une trop longue souffrance rend stupide, mais celui que la souffrance a rendu stupide peut encore connaître sa joie. C’est de ce point de vue qu’Etsuko observait et faisait ses calculs. Elle ne se rendait pas compte qu’elle se faisait une adepte du code légal établi par Yakichi. Saburo n’aimait pas Myio ; par conséquent, il devait l’épouser. Pour aggraver les choses, elle se cachait derrière un masque hypocrite en obligeant Saburo à agir selon le jugement moral qui prétend qu’un homme qui a fait un enfant à une femme qu’il n’aime pas doit en prendre la responsabilité et l’épouser.p152

Sa griserie n’était-elle pas celle d’une femme qui apaise des angoisses en buvant ? Ne cherchait-elle pas moins l’ivresse et l’oubli qu’un aveuglement qui l’amènerait délibérément à un jugement stupide ? Cette irrésistible ivresse n’était-elle pas le fait d’un calcul inconscient qui lui épargnerait de la souffrance ?

Tandis qu’elle imaginait la joie de sentir les blancs cristaux du poison mélangés à l’eau pénétrer peu à peu son organisme, elle était tombée dans une sorte d’extase et avait versé des larmes sans amertume.

Elle éprouvait de nouveau les symptômes de ces temps-là, ces inexplicables frissons, ces accès fébriles qui lui donnaient la chair de poule et la glaçaient jusqu’au bout des doigts. Ce devait être le froid de la prison. Seuls les captifs pouvaient frissonner ainsi.P157

Seule la souffrance peut ainsi servir d’avertissement. À sa dernière extrémité, son organisme avait tendance à perdre son support mental. Son désespoir était pareil à un mal de tête qui lui martelait le crâne comme s’il allait éclater, pareil à une grosse bille de verre qui, de sa poitrine remonterait vers sa gorge. P161

C’est ainsi que l’infinitude de l’angoisse nous amène à croire qu’elle ne peut détruire le corps. Est-ce, après tout, si absurde ?

La jalousie, après tout, n’a pas à se nourrir de faits ; à cet égard, cette passion est bien proche de l’idéalisme. P165

la rondeur des hanches de Miyo évoquait un fruit mûr, ses lignes pleines faisaient penser à un vase à fleurs bien équilibré. Et tout cela était l’oeuvre de Saburo. La jeune jardinier avait semé ses graines et en avait suivi la croissance avec sollicitude. Tout comme au matin les pétales du lys tigrés, humides de rosée, adhéraient l’un à l’autre comme s’ils ne devaient jamais se séparer, les seins d’Etsuka et la poitrine de Saburo avaient adhéré avec la même intensité.

Tout se déroulait hors d’elle, dans la périphérie de son corps. Elle gardait les yeux étroitement fermés et tout ce qui se passait sur son corps était pour elle un événement du monde extérieur. Mais où commençait son monde extérieur ? Le monde intérieur de cette femme, capable d’un aussi délicat processus, engendrait, captive et comprimée, la force potentielle d’un explosif.

Elle se trouvait acculée, impuissante aux angoisses de son passé, à toute une accumulation de sentiments corrompus et statiques. Ce que nous appelions culpabilité, n’est-ce pas l ‘émotion qui apporte sans cesse aux hommes de nouvelles leçon de résignation ? P183

La passion et un sentiment de culpabilité lui rongeaient le cœur tour à tour avec une égale intensité. Comme une nouvelle souffrance s’insinuait en elle, elle éprouva l’angoisse de l’amour comme elle ne l’avait jamais ressentie. Ce devait être l’amour qui lui avait fait sentir la veille qu’elle ne pouvait supporter de le regarder.

Toutefois, la solitude de Saburo était pour elle une chose tangible et pure où son regard ne pouvait guère pénétrer. Elle se languissait d’amour au point d’abolir le souvenir et la raison. Elle en venait même à oublier la cause du sentiment de culpabilité qu’elle éprouvait maintenant : Miyo

Dans la simplicité même de son désir de se punir elle-même apparaissait l’égoïsme dans sa forme la plus pure. Cette femme, qui semblait ne penser qu’à elle, n’avait jamais connu un égoïsme aussi pure.P196

à quoi pourrait-on comparer le sommeil qui ainsi qu’une faveur divine, s’empara d’Etsuko dès qu’elle se glissa dans le lit ? Yakichi écoutait, stupéfait, sa respiration paisible. Une longue lassitude, une lassitude infinie, une lassitude immense bien plus incommensurable que le crime qu’Etsuko venait de commettre, une lassitude parachevée provenant des innombrables souffrances accumulées qui l’avaient amenée à accomplir un geste effectif…personne ne pourrait assurément dormir d’un sommeil aussi innocent sans l’avoir payé d’une telle lassitude ?

Cependant, après la courte période de répit qui lui avait été octroyée, Etsuko s’éveilla. Autour d’elle tout était plongé dans l’obscurité. La pendule marquait les lourdes et mélancoliques secondesAuprès d’elle,Yakichi, frissonnant, ne pouvait trouver le sommeil. Etsuko ne parla point. Personne n’entendrait sa voix. Elle ouvrit délibérément les yeux dans les ténèbres de la pièce. Elle ne pouvait rien voir.

Elle entendit le chant du coq dans le lointain. Même en ce moment, bien avant l’aurore, les coqs chantaient. L’un d’eux commençait et un autre lui répondait. Puis un autre chant montait et un autre retentissait.

Le chant des coqs au milieu de la nuit, se poursuivit infatigablement.

…Rien n’avait changé.

L’amour dans ses intensités nous amène à confondre nos limites avec celles de l’autre.

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