Ville

tumblr_o8se5lOWXS1v6jft8o1_1280

Dehors
je ne sais plus si c’est la symphonie de bruits
qui construit peu à peu les lieux
ou si c’est l’espace qui se laisse modeler
afin qu’il révèle ce qu’il contient d’éclats
je m’endors
et sans le vouloir mon esprit s’essaye au jeu
du puzzle géant de l’existence
labyrinthe de miroirs, kaléidoscope de reflets
impalpable et froid lisse comme une plaque d’argent
qu’on a polie
les galeries les veines se reconnaissent aux traces qu’elles ont laissées
ainsi que le font les vers
à la surface du bois qu’ils ont réduit en poudre
Je m’en sors
dehors le jour
me réveille en me demandant ce qui aujourd’hui va
disparaître à jamais.


Source image: Bertrand Vanden Elsacker

Divin

Egyptian - Seated Bastet - Walters 481553 - Left

Par la fente entre le souffle frais de la ville

vivifiante comme l’haleine du souffleur de verre

la matière brûlante de mon existence commence à découvrir ses formes

à décliner ses couleurs dans cette transparence encerclée

par les bruits et les coups de marteau de la vie

soudain j’entends le silence

les pas du félin qui contourne ses proies

parce qu’il n’a pas encore faim

je devine l’élégance de la courbe noire

que dessine son corps quand il marche

il assume avec une souplesse tranquille

son statut de divinité.

Simplement

Broken neck

Je pensais n’être qu’une chose informe

à peine humaine

n’importe qui m’éteignait comme une bougie

je pensais n’avoir d’existence que par les mots

mes seules empreintes, une tempête les effaçait

sans acquérir la moindre conscience

sans se douter que je puisse en ressentir la peine

silencieuse qui ébranle les socles et les blocs de marbre

je pensais n’être qu’une nausée

mais un jour alors que j’inclinais la tête vers le sol

pour abdiquer

je me suis vue en transparence et j’ai compris

que je n’étais simplement que d’une précieuse

fragilité

mon agilité à capter les imperceptibles

tremblements de l’âme avait fait de moi

un être de porcelaine.

Un jour


León Ferrari (Argentine, born 1920)
1962. Ink on paper, 26 x 18 7/8” (66 x 47.9 cm). Purchase.
© 2012 León Ferrari

Un jour, il ne me restera plus que des lignes comme de longs rubans tentaculaires pour me rattacher à cette partie du vide, l’alcôve blanche où se nichait mon existence. Mes souvenirs parcourront le temps à la manière des racines et des branches, avec l’unique envie d’étendre leur sphère. Mes poumons respireront la lumière et toujours l’écriture me servira de sève.

Un jour, je ne porterai plus le poids de ma naissance comme une tare, comme un aveuglement commun, comme un cortège de nœuds. Je n’aurai plus ce cœur de verre. Je ne serai plus une boîte fermée qu’il m’est impossible d’ouvrir.

Un jour, il ne restera que le vrombissement de mes ailes, le petit bruit de mon corps d’abeille butant contre l’invisible vitre qui l’empêche d’atteindre le soleil. Il ne restera que mon acharnement, desséché, inutile. Un demi gramme de poussière supplémentaire sur le bord de la fenêtre.

 ♥Léon ferrari