L’empreinte de la mort
Le temps perdu
« On cherche à retrouver dans les choses, devenues par là précieuses, le reflet que notre âme a projeté sur elles,… »Marcel Proust.
Voilà bien une semaine que je réfléchi à cette phrase de Proust où il suggère que notre âme est toujours propulsée par l’élan de se dépasser. On ne se représente les choses pas autrement que par rapport à nous-mêmes, par rapport à nos connaissances, nos émotions, nos sentiments. Peut-on dire qu’ainsi faisant, on se les représente avec justesse et vérité ?
Dans cette même phrase, Proust dévoile que son âme prend plaisir à décortiquer le processus de penser au moyen de l’écriture. Grâce à l’écriture, l’âme de Proust peut étendre ses ramifications, construire une puissante cathédrale qui n’est autre que son roman lui-même.
Au sommet de chacune de ses phrases à me couper le souffle, moi, je découvre une fine et précieuse dentelle. Elle évoque à mes yeux le travail de mon propre cerveau. Pour gravir ses phrases, je dois réfléchir donc construire.
Ma mémoire serait-elle un agencement mental du temps et de l’espace par rapport à mes perceptions et mes émotions ?
Ma tasse de thé
Venez, je vous invite à tremper votre madeleine dans du thé. Je vous invite à laisser votre imagination sortir du bois, sortir de l’ombre ou de cette armoire qui sent le renfermé. Laissez-vous réfléchir autrement que dans un miroir.
Parlez-moi de vos souvenirs d’hier et aujourd’hui. Parlez-moi du dernier livre qui vous a touché en plein coeur. Quel tableau, quel poème, quel froissement de soie a nourri votre âme?
L’anguille
Je me languie
de
toi
Sans titre
Mon histoire commence il y a fort longtemps, au 12ème siècle mais je ne voudrais vous ennuyer avec tous les tourments qu’il m’a fallu traverser je n’ai pas été conçue pour ces vérités-là alors laissez-moi vous parlez de lui. J’ignore son nom et il est fort probable que je ne le connaitrai jamais et puis quelle importance ? Toute sa beauté est contenue dans le bleu de ses yeux et la nuit lui envie sa pupille tant elle brille. Sa peau si blanche ose par endroits les reflets de la nacre et dégouline dans son cou ainsi que le lait le ferait. La lumière dépose délicatement sur les paupières et en dessous de l’œil une touche à peine bleutée et souligne par tout ailleurs la maigreur de son visage. Hélas, je crains fort qu’il n’ait été comme moi jamais invité à des festins de roi.
Des visages qui me regardent croyez-moi, j’en vois des milliers à longueur d’année et je pourrai vous dépeindre comment l’envie se glisse dans le pli d’un sourire, comment l’ennui soulève de son doigt la mèche de cheveux sur le front. Je pourrai vous parler des heures de la mélancolie comment et où on peut la lire, accomplie dans le visage ridé d’une veille pomme qu’on a oublié de manger, à la source dans le visage du jeune enfant qu’on vient de gronder. J’ai rencontré la jalousie, l’insolence, la fierté, le dédain, l’orgueil chez l’adolescent comme chez le seigneur qu’on devine entouré de trophées. J’ai vu la peur trembloter sur le front de l’assassin, la conscience donner ou reprendre l’assurance ou l’arrogance. J’ai lu des journées entières la bonté qu’on retrouve dans les prières, celle qu’on ne voit que chez le jeune enfant, celle qui marche main dans la main avec l’innocence, je l’ai lue, oui des journées entières pour essayer de comprendre pourquoi tant d’hommes la repoussent avec le dos de la main sans même l’avoir jamais gouté. Mais je m’éloigne ou peut-être pas des raisons qui ont fait que je choisisse de vous parler de lui. Si jeune, adolescent et pourtant paré d’atouts aux quels on ose que rêver.
Tellement de gens passent devant mon nez sans vraiment me regarder. Ils voient mes formes, devinent mon poids, connaissent mes dimensions et mon âge et prétendent par un savant calcul connaitre exactement l’étendue de ma valeur. Ils ont leurs catégories, élaborent des théories, mesurent, quantifient, inventent parfois mais combien dites-moi ont recherché à ne voir que moi ? Ce que je signifie, pourquoi je suis là, dans cette vitrine, offerte et complètement nue ?
Je me suis longtemps demandée pourquoi. Pourquoi on me regarde, pourquoi on me marchande, pourquoi on me protège ou m’expose ainsi. Jamais jusqu’à ce jour où je l’ai vu, jamais je n’avais pu croire qu’on puisse aimer au premier regard. Je vous sais déjà haussant les épaules et vous moquant de moi en disant : « n’as-tu donc point vu ton âge, vieille sotte ! » je vous répondrai que justement toutes ces années m’ont donné le temps de savoir et d’éprouver. Lorsqu’il a déposé la soie de son regard sur mes courbes et lorsqu’il a voulu déchiffrer ce que j’essayais de lui murmurer laissant parler sans mots et sans bruit pour moi toutes les parties de mon corps, j’ai soudain compris le mystère de toute mon existence. Je suis faite pour donner. Donner une toute petite étincelle, une petite lumière qui soudain éclaire toutes les raisons, abolie toutes les règles, surpasse toute mesure. Elle donne sens. Illumine le néant et l’absurdité d’une vie, d’une œuvre. Elle condense toutes les larmes, tous les soupirs, toutes les respirations et les battements de cœur. Et il a été donné à moi de l’apercevoir là, d’en apprendre la justesse et la nécessité, sous les traits délicieux d’un adolescent curieux. Il a été donné à moi, petite chose trop ronde qui a trainé presque partout de par le monde et s’est installée à tellement de tables avec tellement d’être humains nobles ou ingrats, grands et petits. Mais je vous vois déjà partir, me tourner le dos, maugréant : « elle est de nouveau amoureuse. Allons ! Tous ces mots pour ne dire que cela ! »
Partez ou soyez curieux, venez me voir ! Je le sais il n’y a d’autre espoir que celui de la Beauté qui s’offre à vous en une seule phrase.
Que puis-je encore vous dire, si je ne vous ai pas lassé? Je suis ronde. Je suis presque parfaitement ronde. En mon centre, comme un cœur qui bat, une fleur au dessin pur comme le filet d’eau d’une source. Un carré et un losange lui servent d’enclos même si jamais elle ne sort. Se répondant par un jeu de symétrie, 8 feuilles s’étalent sur ma surface. L’arbre dont elles proviennent y est représenté 4 fois. Son tronc est une tresse et sa ramure un cœur qui dresse sa pointe vers le ciel et présente ses fruits à la terre. Je suis ocre, blanche et turquoise, je brille. J’invite à ce qu’on me garnisse de fruits ou d’offrandes pour celui qui a faim ou veut nourrir ses sens. Mes traits son simples et évoquent au lieu de dépeindre. Je deviens magique lorsqu’enfin on essaye de lire ce qui ressemble à un texte sacré. On me croit venue de Perse mais je suis née en Espagne. Dans mes veines coulent encore les rêves des Maures.
Sans E
Pas de flamme pas de feu ni de fleur
Pas de femme pas de félin
Pas de folie ni de liqueur pas de cœur
Ni de voie et de voile
Pas de licorne pas de prés
Pas de prétexte pas de sous-titre pas de lumière pas d’allumette
Pas de veine pas de lune ni de chaleur
Pas de rivière ni de lisière aucune aile aucune allée
Aucun ange
Ni ta venue.
Or et noir
Tu te pares de noir, d’or et de blanc,
Tour à tour, l’une et puis l’autre,
Tu danses et se dessine une auréole
Tu enjambes les lettres comme les collines
Tu me tiens, tu m’enlaces, tu me berces et me câlines
Tu me prends la main et tu joints l’infini par les deux bouts.
une à une
Sur un lit de soie
Comme des gouttes comme les perles
Naissent
Une à une
Les graines de la Beauté
Pas de cris pas de griffes
Mais un tendre éclat
Au goût de chocolat
Sur sa peau
Une à une comme les perles, les gouttes de pluie glissent sur sa peau. Désormais plus rien ne la retiendra, plus rien ne l’empêchera d’être elle-même. Elle vient de claquer la porte de la maison familiale et de dire adieu aux conventions sociales et morales, aux carcans des rôles qu’on voulait lui faire jouer. Elle vient de se promettre de ne jamais devenir comme sa propre mère, une eau morte, un reflet, un adulte sourd aux cris épris de Beauté.
Elle rit de sa nouvelle indépendance et son rire la gorge d’une force et d’une énergie qui ne sera jamais vieille. Alors, il peut bien tomber quelques gouttes, cela ni rien d’autre ne fera taire sa révolte. Dans son cou, à l’orée de sa poitrine, la pluie devient un bijou.
Ses lèvres prononcent doucement et en en détachant finement chaque syllabe : « je-suis-li-bre ». Ces mots sur sa bouche deviennent puissants, voluptueux, beaux. Elle marche de plus en plus vite, elle court, elle danse et sautille. Il pleut, il pleut et elle, elle brille, elle pétille. Elle est belle. Simplement belle, grâce à ce qui soudain nait dans son esprit.
Mille idées scintillent dans son regard. Elle n’a que quinze ans mais son espoir est ample et généreux. Il guide d’une main sûr et confiante les quatre chevaux qu’elle vient de lancer au galop : les principes justes et soyeux qu’elle vient de choisir pour sa vie. Elle n’est pas prise d’une folie mais de toutes les folies. Sa détermination ne nourrit pas un désir arrogant ou un rêve égoïste. Son âme a choisi d’aimer. D’aimer toutes les saveurs de tous les baisers…












