Déluge

 

Bien sûr, il y avait une sorte d’inquiétude qui régnait dans le jardin. Les nuages un peu plus lourds, un peu plus gris que d’habitude et le vent caché je ne sais où. Juste avant que cela ne se produise, un goutte de pluie est tombée sur mon épaule et trois autres sur le sentier afin que je la sente et que je les vois très clairement. Mais j’avais à faire dans le jardin et je n’ai pas vraiment prêté attention à ses signes si fins et si petits. Les fleurs s’échangeaient des parfums citronnés. Les bourdonnements des abeilles avaient disparus et la plupart des chants s’étaient tus. Mais qui s’en soucie si l’on sait que la machine s’enraye quotidiennement, s’arrête puis repart comme si à chaque fois il s’agissait d’un miracle . 

Soudain, le vent est sorti de son antre en courant, il faisait presque frais. Comme s’il ouvrait les entrailles rocailleuses de la colline, l’orage est né poussant un grognement monstrueux. Un dragon rutilant venait de naître. Plusieurs fois, la foudre est tombée sur la mer, électrisant son corps et sa chevelure d’argent.

Puis lentement, le dragon s’est mis à avancer à grands pas, broyant à chaque étape un rocher. La terre subissait les vibrations puis d’un seul coup cédait, se déchirait affreusement. Le silence après le rugissement était sans doute ce qu’il y avait de plus effrayant, la vie suspendue dans ce laps de temps entre deux battements de coeur du monstre semblait si peu de chose. Une peur en plantant sa lame dans mon ventre me poussait à fuir mais comme me prouver que cette crainte ne faisait nullement tressaillir l’animal transi en moi et son instinct, je restai sans bouger plantée au milieu du jardin. Je ne songeai même pas à me protéger d’une éventuelle pluie. Tellement de fois, la menace de l’orage ne s’était pas concrétisée. Les fleurs, les feuillages malgré leurs prières insistantes souvent n’avaient pas été écoutées. Et puis, je venais de m’entendre dire: «  De toute façon, c’est trop tard. »

En quelques secondes, le jardin et tout ce qu’il contenait furent isolés du restant du monde. Hormis la pluie torrentielle, plus rien n’existait. La cohorte de gouttes puissantes d’une couleur métallique et ses galops multiples formaient un obstacle infranchissable. L’orage engloutissait la mer, la baie, la colline et tous ses petits villages. J’étais devenue une fourmi. Où trouver un abri si ce n’est en soi-même?  

En moi aussi, au plus profond de la moelle de chacun de mes os, il pleuvait. Il pleuvait en mes pensées, en mes rêves, il pleuvait sur toutes mes routes, mes yeux étaient inondés, ma tête débordait. Mes cheveux étaient des ruisseaux brutaux et plus un seul mot ne sortait de ma bouche. Je ne cherchai plus l’abri, le réconfort d’une accalmie hypothétique me tenait à peine debout. Mais comme presque tous dans le jardin, je ployais, je tremblais, je me laissais emporter. Comme seule preuve de ma résistance, je refaisais surface dans le creux des vagues, à leurs crêtes, incapable de dominer le cheval foudroyé  qu’elles étaient. 

Je suis construite sur un volcan, sur une faille sismique, la tectonique des plaques, les destructions totales, les tremblements, l’engloutissement, je connais. Je tiendrai.

La pluie queue épineuse du dragon qu’était l’orage a cessé tout à coup de fouetter mon jardin. Lentement, il a repris sa place originale entre ciel et mer, aux mêmes endroits que les mirages et les caravanes de dromadaires imaginaires. Dans les feuillages, les oiseaux se délectaient des perles, la colline au loin servait à nouveau de berceau à la brume. La mer parlait aux rives de l’infini mais je restai finalement une fourmi. Je reconstruisais déjà un nouveau nid en accumulant des grains de sable.