L’horloge muette

 

L’heure ne m’a jamais vraiment parlé si ce n’est à travers les photos de Jules Marey dénonçant ce que tout le monde croyait vrai. Les aiguilles ont toujours eu la tremblote choisissant n’importe quel sens pour tourner.

Et puis, il faut dire qu’il y a eu toutes ces heures vides de tendresse où ma mère rognée par l’alcool ronflait sur le canapé, il y a eu ces heures à espérer qu’elle aille mieux, les heures de galop fou, ces heures sans jour, ces nuits à toute heure, les heures silencieuses et ignorantes, aveuglées par l’angoisse, englouties par la douleur et ses horreurs. Il y a eu ces heures à attendre l’effet provisoire d’un quelconque médicament, ces heures noyées dans le désespoir où vous attendez en vain la main tendue de votre meilleur copain, celles montrant avec l’évidence de la pointe d’un couteau que vous avez perdu votre temps, les heures claquantes et cruelles bourrées d’inutiles certitudes. Enfin toutes ces heures qu’on ferait mieux d’oublier et de jeter.

Si pour une raison ou une autre les horloges ne vous parlent pas, plus ou pas trop souvent, vous pouvez désormais, ici, perdre votre temps à ne rien dire, à dire n’importe quoi, à n’importe quel moment. Je ne vous demanderai jamais l’heure.

zoo

Cobra,

Mon œil est émeraude

Et mon corps rode

Autour de toi.

Requin,

Ils ne connaissent que le refrain

Ils oublient toujours tes couplets

Chien,

Il pleut

Le temps

Secoue ses puces.

Ma poule,

Rejoins-moi

Au

Paradis.

Cafard,

Je ne veux plus

Te

Voir.

Crocodile,

Si tu as les crocs

Dis-le

incertitude

L’incertitude est mon amie, elle habite à côté de chez moi et s’habille de ces tissus qui ne se déchirent pas et qui sont transparents. Elle ne crie pas, elle ne parle presque pas. Elle fredonne, chuchote et marche sans faire de bruit comme les chats.

Lorsque le soleil m’offre son plus large sourire sur son plateau d’argent, l’incertitude me tire par le bras pour me montrer la surprise que je n’apprécierai pas : une lumière qui balbutie, une idée détricotée ou une humeur renfrognée. L’incertitude ne connait pas de loi, ne reconnait aucune règle et fait tout de travers. Elle oublie tous les secrets qu’on lui confie, ne sait nouer aucun lacet et défait les promesses.

Il lui arrive parfois de jeter des petites pierres aux gens fiers et qui ne s’arrêtent pas, même pas pour se demander pourquoi ils avancent et se rangent. Il arrive qu’on lui crache à la figure en haussant les épaules : « j’en suis sûr, c’est comme ça et jamais autrement ! » L’incertitude rit, elle est joyeuse ou boudeuse, taquine ou mesquine.

Elle clignote sur l’arbre de noël, sur le réveil au quel on a coupé la vitalité. Elle se tient souvent sur le bout de la langue, dans l’exception, dans le défaut de construction. Elle est le mm qui vous manque, la nanoseconde de trop, le dernier chiffre après la virgule. L’incertitude nargue le monde. Ils n’y a que les imbéciles qui disent qu’elle n’existe pas et qu’on la réduira.

L’incertitude est petite ou géante mais jamais vraiment méchante. C’est une grande rêveuse.