Son œil est un de ces miroirs sans teint, où quand je m’y mire, c’est mon âme qu’il me vole. Il rôde la nuit, guidé par ses instincts affamés de chair, avides et veules. Si j’émets le moindre mouvement, il le détecte et se jette dessus pour se l’accaparer. Son corps entier prend appui sur le mien et tente de m’écraser, de me broyer, de m’engloutir. Ma peur est étouffée avant qu’elle ne se mette à crier, par sa main, comme une raie géante sur ma face. Si je tente de m’évaporer par les larmes, il grogne, il râle. Il m’arrache.
Au moyen d’une truelle, il rempli mes entrailles de son immonde bave. Entre mes jambes, il remue et s’agite avec toujours plus de hâte Il pue, il est laid, il est monstrueusement plus fort que moi. Il est sale. Lorsqu’il m’a labourée et rognée jusqu’au sang, il s’en va et quitte ma chambre. Le seul flux qu’il me crache qui ne soit pas son déglutis infâme, est « sale pute, si tu parles, je te tue ».
Parler, je les laisse parler et jamais je ne leur dirai quoi que ce soit, sur moi. Ce qu’il peut parfois pleuvoir et faire noir et comme souvent j’ai peur, j’ai froid. Le jour, repu, ce requin n’est plus qu’une menace. Je lui coupe toutes ses nageoires, aucune de ses paroles n’est plus forte que mon mépris et mon silence. Qu’ il nage parmi tous ces autres cons de poissons et ces algues, comme si de rien n’était. Moi, je vais vers les profondeurs océanes. Où la mer devient ciel et où les mots sont de fines particules qui flottent sans que rien ni personne ne les brise ou ne les remplisse de boue. Cela fait très longtemps que je ne suis plus ni fille, ni garçon. Que je ne hais plus personne. Ils n’ont gagné que mon indifférence.
J’ai tiré un trait. Un trait sur ma parole. À l’école, je m’arrange pour avoir les notes qui foutent la paix et des quelles on ne dit rien. Je passe. Cela leur suffit. Ils ne s’intéressent à rien d’autre que “la matière”. “connaissez votre matière”, « j’en ai terminé, avec la matière de ce trimestre” “c’est une matière difficile, je vous préviens”. Ce sont tous des invertébrés, qui ne sortent sans une carapace de préjugés. C’est leur marge de sécurité. À la moindre menace, ils rentrent et se cachent. Une coquille, une flopée de coquilles multi-couches, font que jamais, ils ne se montrent tels qu’ils sont réellement: matière molle.
Moi, je porte en mes flans la vie, tout comme les hippocampes. Des petites vies sans coquilles. Tenaces, friables. Je suis un coffre fort si petit qu’il n’en n’existe pas de clef. Une suite magique de nombres m’ouvre. Pas n’importe quels nombres. Tous parlent. Tous sont là pour une date. Un fait. Un souvenir. Une catastrophe. Une succession incontestable, inéluctable de nombres. Des phrases entières, des colonies de guerrières qui avancent. Rien d’autre n’est plus logiquement effroyable. Rien d’autre ne répond en silence à toutes les crapuleries de la vie que mes cahiers, comme des colliers de perles, remplis de nombres. Aucun d’eux, ne se cache derrière son ombre, aucun d’eux n’avance à pas de double sens.
J’ai commencé à collectionner les nombres et à les inscrire dans mes cahiers, dés l’âge de 6 ans. Mes étranges collections répondent à une nécessité: comprendre. Comprendre, au point d’engloutir avec frénésie, tout ce qui me tombe sous la main. Je lis avec le même entrain, les ingrédients d’une boîte de céréales ou le roman pris au hasard sur une des étagères de la bibliothèque. Il me plait d’établir des connections d’engendrer une logique que le monde tel qu’il se présente à moi, n’a pas.
Ma faim encyclopédique me fait repérer avec minutie, ce qui est susceptible de servir de nourriture à mon “monde”. C’est ainsi qu’ils ont choisi d’appeler mes rêveries. Un jour, j’ai surpris ma mère tournant les pages d’un de mes cahiers ouverts sur mon « monde ». J’aurais dû me révolter, lui arracher les yeux ou les cheveux de la tête. Je n’ai rien fait. Elle l’a remis en place, sans jamais rien changer au train de sa vie. D’après moi, elle se laisse sous-vivre, comme tant d’autres. Aucune envie de comprendre n’altère sa sous-existence. Je n’ai donc nul besoin de la haïr. Elle déteste et renie la vie bien mieux que je ne pourrai jamais le faire. Elle baigne dans le même liquide que le porc qu’elle voudrait que je considère comme mon frère. Ils mesurent l’ampleur de mes troubles et de ma folie. Ils accusent le hasard, la malchance. Jamais ne germe le moindre soupçon sur l’aberration de leur propre vie. Par trois fois, ils m’ont fait interner. Toujours, je me suis échappé. La dernière fois, j’en ai gardé une tache violacée sur la rotule. Elle ressemble joliment à un 8 couché sur le ventre.