L’horloge muette

 

L’heure ne m’a jamais vraiment parlé si ce n’est à travers les photos de Jules Marey dénonçant ce que tout le monde croyait vrai. Les aiguilles ont toujours eu la tremblote choisissant n’importe quel sens pour tourner.

Et puis, il faut dire qu’il y a eu toutes ces heures vides de tendresse où ma mère rognée par l’alcool ronflait sur le canapé, il y a eu ces heures à espérer qu’elle aille mieux, les heures de galop fou, ces heures sans jour, ces nuits à toute heure, les heures silencieuses et ignorantes, aveuglées par l’angoisse, englouties par la douleur et ses horreurs. Il y a eu ces heures à attendre l’effet provisoire d’un quelconque médicament, ces heures noyées dans le désespoir où vous attendez en vain la main tendue de votre meilleur copain, celles montrant avec l’évidence de la pointe d’un couteau que vous avez perdu votre temps, les heures claquantes et cruelles bourrées d’inutiles certitudes. Enfin toutes ces heures qu’on ferait mieux d’oublier et de jeter.

Si pour une raison ou une autre les horloges ne vous parlent pas, plus ou pas trop souvent, vous pouvez désormais, ici, perdre votre temps à ne rien dire, à dire n’importe quoi, à n’importe quel moment. Je ne vous demanderai jamais l’heure.

Grains

Je n’entends que sa respiration comme le frottement d’une étoffe entre deux corps nus, une brise calme et presque muette. Le bout de mes doigts devine cette partie de la peau douce et fragile qui se cache dans les plis de l’aine ou du bras ou derrière le genou. Mes sens reconnaissent les parfums d’un corps qui demande. Mes caresses l’ habillent de vêtements somptueux et soyeux.

Le je-le-veux se dresse soudain en moi avec évidence. Il ne me reste qu’à apprendre le cœur brûlé, à naviguer mon désespoir de ne pouvoir être comme elle. Je tends mes voiles et tente d’apprivoiser les forêts incendiées. Elle apaise ou attise en distribuant des baisers ou des soupirs affamés.

Elle est mer qui bouillonne et qui jette ses chevaux dans un fougueux galop. Elle est falaise qui plonge et qui dicte le point ultime et rougeoyant du volcan. Elle féline escaladant mes folies à pleines griffes. La pointe de ma langue tremble en effleurant les remouds de ces juteuses muqueuses. Nos peurs ont découvert le feu pour se damner, se perdre et s’abandonner. Elle frisonne, se donne et  laisse en louange autour de son cou la beauté qu’elle vient d’inventer. Rien que pour moi, sur une paume le petit chat ronronne ou rugit, la source chaude bondit ou explose. Elle me promet l’infini, je le goute aux sommets de son sein. Il part et revient, il s’éloigne et me massacre à nouveau.

Mon sexe est pris d’une divine fièvre. Sur les petits remouds de nos désirs enlacés et victorieux, je découvre un rubis. Je poursuis avidement un enlacement de voies savantes et de fils marins. J’entre comme un prince dans sa si belle transparence.  Il n’y a pas de faille, de côtes rugueuses et de ces mirages qui éblouissent et rendent fous. Nous sommes l’un dans l’autre et chaque grain de peau est celui de l’autre.

tu

 

Sous le drap, son corps nu savoure la nuit et creuse mon appétit. Le sommeil le couvre du fin voile de l’innocence. On dirait un agneau. Ou le biscuit dans le four. Le pain de ses fesses livrerait toute sa mie fraiche dans ma bouche, si je venais à lui donner un baiser. Quelle insolence ! Je vais le mordre en silence. Il dort et lui lune de lait, ne dit mot. On dirait une hostie, que Dieu me pardonne ! Ah cette hanche ! Je lui confesserais tous mes mots !

Sous ma peau, mon cœur bouillonne. A-t-on  idée d’être aussi beau ! Mon désir le découvre sans faire le moindre bruit. Hésite, repart, revient sur ses pas et tourne encore. Je ne suis pas voleur, il se donne. Tant pis, je le mange et ferais de moi une colombe blanche.

Sous ma langue, son corps nu fondrait toute la nuit. Je m’inventerais  des soleils, des torrents et des avalanches. Sa chair, neige pure fait de lui un ange mais le désir est un ogre qui a tout le temps faim.

 Sous sa douceur, sous sa pâleur, enfin je me range, il est vainqueur. Et pour ne pas devoir payer le prix de ma lâcheté, sous le soleil du jour nouveau, je ne dis rien, faisant comme si je n’avais rien fait. Et cette griffe,là, sur son dos ? J’ai haussé les épaules et me suis tu.