Doré

Le soleil est amoureux du temps. Il enveloppe chaque seconde dans un papier d’argent. Le temps est un coursier. Il galope plus vite que les torrents, est plus agile et discret qu’un serpent.

 À l’aube, souvent, le temps tente une évasion. Entre les doigts du soleil, Il oublie quelques larmes violettes. Sur les courbes des mers, dans les creux des collines, il laisse trainer son écharpe de soie blanche dénouée.

À midi, c’est un tigre. Il s’étire, il s’irise, il invente des chansons et des histoires sans fin. Il brûle et baille en glissant ses pieds sous la table. Il rit fort et parle constamment. Le temps est un marchant de fausses perles et de terribles promesses. C’est lui qui découpe la patience en morceaux. Le temps est  un saligaud, il dévore sans vergogne tous vos mots.

La nuit, il se calme. Il promène les plus belles secondes dans les jardins embaumés. Il les porte autour du cou, sur ces bras ou sur ses lèvres. Certaines se dispersent, d’autres s’évanouissent ou se laissent manger par le chat.

Il arrive, mais c’est rare que le soleil distribue ses plus précieux caramels aux plus savants jardiniers. Car il faut qu’on se le dise, beaucoup sont magiciens. Ils conçoivent en silence pour le temps de chatoyants écrins. C’est ainsi que certains arborent avec plein de grâce, un joli teint tout doré.

En pensée,

 

Je suis un chat et me glisse dans ces forêts de jambes alignées sous la table d’un buffet qui s’éternise et m’ennuie. Je me faufile entre les troncs de chênes sombres jusqu’à trouver enfin les tiens, deux jeunes bouleaux insolents.

Je m’y frotte en te caressant de mon museau, te chatouillant de mes moustaches comme d’une fine plume. Mon doux pelage se mélange à la suavité moelleuse de ta peau. Sa saveur sauvage affute mes babines, réveille mes instincts de félin. Je ronronne faiblement et m’étire.

Ma patte joue avec quelques ombres et tes si délicieux frissonnements. Je m’ébroue pour ne pas être pris de folie à la vue de toute l’exubérance déployée par ta ramure avec tant de franchise. Je m’échappe, je m’encours et reviens plus doux et plus fugace me nouer à ta cheville, à ton mollet et à ton genou. Je mordille étourdi et lèche de ma petite langue fine et rêche les gouttes de lait blancs perlant au bout de tes doigts divins.

Tes jambes s’entrouvrent et je découvre ton sexe, rose, dans un écrin éblouissant de verdure. De chat je deviens panthère. Dans ta petite clairière lumineuse et brillante d’envie, je réapprends à vivre. Entre les deux rives de tes lèvres, je happe avec folie l’eau limpide de ton fulgurant torrent. Ta main rassure tendrement ma crainte et me permet de cueillir gentiment tous tes fruits, en pensée seulement.

Rousse

La prochaine fois que vous préparerez votre caramel pour votre dessert préféré, n’attendez pas que le sucre devient roux. Ce mot, ses déclinaisons, les images et toutes ses saveurs qu’il suscite ont été retiré des dictionnaires. Il n’a désormais plus de signification vulgaire et n’évoque plus l’ordinaire. Il ne flotte plus entre deux teintes, n’hésite plus à être un parfum. Il est enfin, devenu précis unique, majestueux et discret, évident, transcendant.

Il ne trouve plus sa voix dans les couleurs des vieilles saisons, sur la feuille lasse de l’été, sur le dos d’un renard ou d’un écureuil furtif, dans l’œil d’un quelconque félin, d’une andalouse ou d’un singe plus malin. Il ne se promène plus aux cimes des arbres qui touchent les cieux, il ne se cache plus dans les vœux secrets de l’hiver, dans la poche de l’été, sur la terre en colère. Il ne goûte plus le miel, ne ressemble plus au chocolat. Ne se parfume plus à la vanille. Il n’est pas l’hongre alezan qui conquit jadis avec vous les ombres harassantes. Il n’est plus ce qui vous servait de sac, de fouet ou d’habit.

Roux, c’est le grain de peau infusé de science et d’amour. Rousse c’est la perle savante que vous ignorez tous et dont les sœurs jalouses constellent autour de son cou. Rousse, désormais désigne la Beauté confié par le soleil à celle que j’aime.

Vous pouvez toujours utiliser librement tous les autres noms et adjectifs : poil de carotte, orangé, blond, aubrun, rutilant, rouille, roussâtre, rouge, fauve, rouquemoute, queue-de-vache, rubigineux, rousseau et j’en passe…

L’horloge muette

 

L’heure ne m’a jamais vraiment parlé si ce n’est à travers les photos de Jules Marey dénonçant ce que tout le monde croyait vrai. Les aiguilles ont toujours eu la tremblote choisissant n’importe quel sens pour tourner.

Et puis, il faut dire qu’il y a eu toutes ces heures vides de tendresse où ma mère rognée par l’alcool ronflait sur le canapé, il y a eu ces heures à espérer qu’elle aille mieux, les heures de galop fou, ces heures sans jour, ces nuits à toute heure, les heures silencieuses et ignorantes, aveuglées par l’angoisse, englouties par la douleur et ses horreurs. Il y a eu ces heures à attendre l’effet provisoire d’un quelconque médicament, ces heures noyées dans le désespoir où vous attendez en vain la main tendue de votre meilleur copain, celles montrant avec l’évidence de la pointe d’un couteau que vous avez perdu votre temps, les heures claquantes et cruelles bourrées d’inutiles certitudes. Enfin toutes ces heures qu’on ferait mieux d’oublier et de jeter.

Si pour une raison ou une autre les horloges ne vous parlent pas, plus ou pas trop souvent, vous pouvez désormais, ici, perdre votre temps à ne rien dire, à dire n’importe quoi, à n’importe quel moment. Je ne vous demanderai jamais l’heure.

Grains

Je n’entends que sa respiration comme le frottement d’une étoffe entre deux corps nus, une brise calme et presque muette. Le bout de mes doigts devine cette partie de la peau douce et fragile qui se cache dans les plis de l’aine ou du bras ou derrière le genou. Mes sens reconnaissent les parfums d’un corps qui demande. Mes caresses l’ habillent de vêtements somptueux et soyeux.

Le je-le-veux se dresse soudain en moi avec évidence. Il ne me reste qu’à apprendre le cœur brûlé, à naviguer mon désespoir de ne pouvoir être comme elle. Je tends mes voiles et tente d’apprivoiser les forêts incendiées. Elle apaise ou attise en distribuant des baisers ou des soupirs affamés.

Elle est mer qui bouillonne et qui jette ses chevaux dans un fougueux galop. Elle est falaise qui plonge et qui dicte le point ultime et rougeoyant du volcan. Elle féline escaladant mes folies à pleines griffes. La pointe de ma langue tremble en effleurant les remouds de ces juteuses muqueuses. Nos peurs ont découvert le feu pour se damner, se perdre et s’abandonner. Elle frisonne, se donne et  laisse en louange autour de son cou la beauté qu’elle vient d’inventer. Rien que pour moi, sur une paume le petit chat ronronne ou rugit, la source chaude bondit ou explose. Elle me promet l’infini, je le goute aux sommets de son sein. Il part et revient, il s’éloigne et me massacre à nouveau.

Mon sexe est pris d’une divine fièvre. Sur les petits remouds de nos désirs enlacés et victorieux, je découvre un rubis. Je poursuis avidement un enlacement de voies savantes et de fils marins. J’entre comme un prince dans sa si belle transparence.  Il n’y a pas de faille, de côtes rugueuses et de ces mirages qui éblouissent et rendent fous. Nous sommes l’un dans l’autre et chaque grain de peau est celui de l’autre.