Un chat noir

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Les parents finissaient bruyamment un repas qu’ils avaient partagé avec quelques amis et plusieurs bouteilles de vin. Aucun ne prêtait plus la moindre attention aux deux enfants qui avaient choisi de jouer à grimper dans les pins en échangeant des cris de singes. L’imagination les avait fait voyager jusque dans les forêts épaisses et humides d’un pays très lointain.
Il faut dire que la journée avait été chargée en électricité. Le temps était lourd, il faisait chaud et les adultes nerveux, agacés n’avaient presque point cessé de crier, de gronder les enfants, de leur faire des reproches inutiles. Pourquoi faudrait-il empêcher d’aussi jeunes enfants de jouer, de montrer de l’ardeur, de la curiosité?
À midi, alors que la mère venait d’ordonner aux enfants de se laver les mains et de passer à table pour l’un des interminables repas de la journée, l’éclair d’un orage sans larme coupa brutalement l’électricité. Le père muni d’une lampe de poche dut se rendre dans la cave sombre, humide et voutée. Après un parcours rempli d’embuches, il parvint enfin à se trouver en face du compteur électrique. Le courant rétabli, on put poursuivre les préparations du repas. En prévision de la pluie qui allait probablement tomber vive, on servit finalement le repas à l’intérieur et non dans le jardin comme les enfants le désiraient tant. La mère ne se lassait point de faire des remarques au père sur la vétusté de la cave- dans laquelle elle n’allait jamais-, sur l’installation électrique défaillante, sur les portes qui grinçaient, les peintures qu’il aurait fallu refaire et sur le jardin. Dans un coin du jardin, poussaient librement graminées et fleurs sauvages. À cet endroit seulement l’herbe se montrait verte, tendre et follement joyeuse de vivre. Partout ailleurs, la végétation était horriblement disciplinée à un point tel que certains buissons n’avaient pas eu d’autre choix que de se laisser mourir en signe de protestation. Protestation qu’on était incapable d’entendre dans cette maison.
Les signaux de détresse n’avaient pourtant pas échappé à celui qui se trouvait de l’autre côté du mur et qui vivait dans la propriété voisine. Là, à tous les levers et couchers du jour se tenaient de flamboyants concerts de saveurs et de parfums. Les fleurs tenaient à imprimer chacune selon leurs propres coutumes de leurs présences parfumées les tableaux que le vent, l’air, le soleil et les brumes composaient soigneusement guidés par les mains d’un chef d’orchestre invisible, discret, muet: un jardinier.
Ce jour-là, avant la foudre, avant les cris et les reproches, avant les repas infiniment mouvementés de paroles fortes et dures et presque crues, à l’aube, il avait trouvé le cadavre momifié d’un hérisson. L’animal semblait dormir recroquevillé sur lui-même, piquants dressés contre le restant du monde. Un monde qui clôture les jardins, un monde qui retire les feuilles séchées, un monde qui le méprise lui et ses habitudes tranquilles de voyageur nocturne.
Ce jour-là, avant tout, il avait été heureux d’entendre à nouveau les sifflements des milans royaux se partager l’azur. Il avait souri quand il avait compris qu’il ne lui resterait plus une seule poire et que c’était le prix réclamé par les geais pour fêter leur retour. Ce jour-là, il s’est senti réconforté par cet alignement magique des évènements, par la logique des choses. Ce jour-là, il se disait qu’il n’avait pas en vain regarder des nuits entières les étoiles filer dans le ciel obscure.
Les enfants jouaient à reproduire les comédies aux quelles ils avaient assisté sans toujours les comprendre. Ils jouaient à recréer des cortèges de paroles guerrières, à mimer le mensonge, à troubler le soleil dans les aiguilles de l’arbre en l’interpellant, en lançant des menaces à qui veut les entendre. Ils s’habituaient au monde que bâtissaient de générations obscures en générations dévotes et superstitieuses leurs parents.
Un chat les regardait. Un chat au regard de jade. Un félin au pelage soyeux et à l’allure veloutée les observait tranquillement assis sur le muret, à l’orée de son territoire. On entendit des rires hargneux et ces interpellations grossières: « Hé le chat! Hé chat noir! chat de malheur! vilain chat de sorcière! » Le félin feint de ne rien comprendre, resta assis à la frontière de son jardin. Lorsqu’il quitta sa place avec calme, grâce et une souple volupté qui laissait comprendre qu’il était maître et roi. Dans l’arbre, il n’y avait plus d’enfant, plus de cris et autour de la table à la place des hôtes et des parents ne restaient plus que quelques pommes de pin.

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