« Si vous recevez une lettre venue du fond d’une île perdue dans le grand cœur des océans, et écrite par une main dont vous ignorez l’existence, êtes-vous bien sûr que ce soit un inconnu qui vous écrive et n’éprouvez-vous pas, dans le moment que vous lisez, sur l’âme qui vous rencontre ainsi (les dieux savent seuls dans quelles sphères) des certitudes plus infaillibles et plus graves que toutes les certitudes ordinaires ? Et, d’un autre côté, croyez-vous que cette âme qui songeait à la vôtre, au hasard de l’espace et du temps, n’avait pas, elle aussi, des certitudes analogues ? Il y a de toutes parts d’étranges reconnaissances, et nous ne pouvons pas cacher notre existence. Rien ne semble jeter sur les liens subtils qui doivent exister entre toutes les âmes un jour plus spécial que ces mystères qui accompagnent l’échange de quelques lettres entre deux inconnus. C’est peut-être une des étroites fentes, (misérable sans doute, mais il en est si peu que nous devons nous contenter des lueurs les plus pâles,) c’est peut-être une des étroites fentes dans la porte des ténèbres par où nous pouvons soupçonner un instant ce qui doit se passer dans la grotte des trésors qui ne furent jamais découverts. »
Maurice Maeterlinck, « Le trésor des humbles »