J’ai six ans et la nuit de dessous de mon lit surgissent des cris et des moqueries. Ils me jettent aux milieux de la cour de récré en chantant : « Charles est une fille, Charles est amoureux d’un garçon ». Le matin en m’habillant, je pleure, j’ai peur. Je ne veux pas aller dans une école où les profs aboient comme des chiens, où jamais on ne peut s’asseoir près des fenêtres et s’échapper comme les feuilles l’hiver ou les pollens l’été.
J’ai dix ans et sous le bras de Laurence, il y a moi. Elle est comme ma sœur jumelle. Son père boit dans le même bar que ma mère, ils n’ont pas les mêmes misères à oublier mais les mêmes manières. Le bras droit de Laurence, c’est du fer, de l’acier. Elle est d’une force à faire pâlir les autres garçons. Les docteurs ont bousillé le cerveau de son frère quand il est né. Une erreur pour laquelle ils ont oublié de s’excuser alors Laurence quand elle ne rêve pas sur les toits avec moi à être un voleur ou un chat, elle pleure sans larmes et se cogne la tête contre les murs. Je l’aime Laurence, car sa peine lui a forgé un caractère en or. Cachés sous mon lit, il nous arrive de pouffer de la bestialité et de l’ivrognerie. Elle et moi, c’est juré jamais on ne lèvera jamais le coude ou la main sur nos enfants. On est trop dégoutés. Je deviendrai cheval et elle sera mon amazone. Toutes les folies sont possibles avec elle, elle rit sans jamais se moquer. C’est grâce à son grand frère qui a su rester un bébé. Voilà quinze ans qu’il rit dans un lit-cage tout le temps.
La nuit de dessous de mon lit, surgit une pieuvre mais Laurence n’est plus là pour me défendre ou me protéger. On m’a raconté qu’elle est partie de par le monde et qu’elle va partout où les touristes ne vont pas. Qu’elle va là où les autres ont froid briller de ses rires. Il parait et ce n’est pas une légende qu’on l’appelle aujourd’hui L’orance. Parce qu’elle est belle et précieuse comme l’or et qu’elle est bohème par amour d’être ailleurs continuellement.
La nuit, la pieuvre se glisse dans ma peau et me vole mes mots : « viens donc là », mugit-elle « si tu ne peux être un homme, je ferai de toi une chose flasque et tentaculaire comme moi ». Alors, parfois, je la crois. Je me vois arborant les océans en me laissant flotter ou en happant les eaux transparentes.
Être une pieuvre cela comporte des embarras. C’est laid et c’est lâche. Pour fuir, je crache une encre noire. Pour faire peur, j’imite mes ennemis et quand je veux la paix, je me fais si petite que je rentre dans les moindres failles. Il me plait de pouvoir changer de peau et prendre celle de tous mes personnages. Les crapules comme les crapauds, les ours comme les salauds. De mes mensonges et de mes songes nocturnes, j’invente de véritables histoires. Bien sûr, que parfois j’ai du mal à tenir le cap. Que voulez-vous je n’ai pas de carapace. Dire que jamais je ne m’ennuie dans mon bocal, que je trouve toujours la parade à tous mes tracas, c’est pour la frime. Tenez hier, par exemple lorsque je me suis trouvé face à cet employé de l’Administration et qu’il m’a demandé : « féminin ou masculin ? », l’air un peu ennuyé. Je lui ai répondu puisque neutre n’existe pas et qu’on ne peut être les deux à la fois, choisissez celui qu’il vous plaira. Le malheureux était incapable de faire le choix. Heureusement qu’il a trouvé une astuce en se rappelant mon n° de sécurité sociale. Paire ou impaire, ainsi c’est beaucoup plus facile à déterminer.
Au fond de moi, au fond de ma misère et de ma joie, je sais que les frontières ne sont pas toujours claires et aussi précises qu’on veut nous le faire croire. Noir ou blanc, gentil ou méchant, bien ou mal. Aucun de mes personnages n’est tout à fait sage ou tortueux, jeune ou vieux. Tous ont leur part de génialité ou d’absurdité, de douceur ou de noirceur, d’aptitudes ou de handicaps. Aucun d’entre eux n’est simple, lisse, parfait, idéal tous sont un peu, comme toi, comme vous, comme moi.
Bonjour machin,
Votre nouvelle « Comme moi » a été présentée auprès de quelques lecteurs réguliers d’Oniris. Vous trouverez les différents commentaires de ces lecteurs à la suite de ce courrier. Votre nouvelle n’a cependant pas été retenue par le comité éditorial pour une publication sur le site.
Voici les différents commentaires recueillis auprès des lecteurs d’Oniris.
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Commentaire :
Alors, non, désolé, mais non. Déjà, rien que la première phrase, l’absence de ponctuation m’agace. Et le parler qui oscille entre mots d’enfant et d’adulte ne va pas du tout. Un enfant de 6 ans ne parlera jamais de ses profs. D’abord, parce qu’il n’en a qu’un et surtout, parce qu’il parlera de son maître ou de sa maîtresse (et un gamin de cet âge qui vous parle de la migration des pollens…). Donc déjà, je ne lis plus le texte en étant dedans, vous m’avez collé au dehors et ça m’ennuie. Le reste est à l’avenant. à 10 ans, même oscillation entre l’adulte et l’enfant, ça ne va pas, ça ne fonctionne pas, il faut choisir une bonne fois pour toutes ou passer par des moments de flash-backs in-situ.
De plus, en dehors de ce problème de forme, le fond reste très confus. Qu’elle est l’intention du narrateur, que veut-il nous dire, problème d’identité sexuelle, d’identité tout court ? Pourquoi passe-t-on de Laurence aux pbs du narrateur ? Quel est le lien ? Trop d’interrogations qui ne font pas sens pour moi. L’auteur est resté dans le seul registre de l’émotionnel facile (des enfants maltraités) et des images toutes faites et un brin tapageuses en tentant d’y associer le lecteur au lieu de nous faire appréhender véritablement la détresse de son personnage. Tout cela manque d’authenticité pour moi. La conclusion qui dit en substance qu »on est tous pareils » me semble du même tenant affligeant d’indigence intellectuelle qu’un « on a tous plusieurs facettes ». Je peux difficilement être impressionné par ce genre de message qui vaut les « la guerre c’est pas bien » de la dernière miss du moment.
J’aime la banalité, je l’ai assez répété, mais je n’aime ni le truquage ni la vacuité. Et votre texte me semble aux confins de ces deux pôles.
Bonne continuation
Jphil
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Commentaire :
Le message du texte est intéressant. Tout n’est pas noir ou blanc et nous ne nous résumons pas à une qualité ou défaut mais nous sommes la somme de quantité de choses pas forcément bonnes ou mauvaises. Un tel jugement est arbitraire.
Quand il est petit, le personnage alterne les phrases à construction enfantine (ce qui est logique) et d’autres beaucoup plus poussée (ce qu’il l’est moins). Cela rend le passage Mons crédible. Ecrire à la manière d’un enfant est très dur.
Je ne sais pas si des enfants de 6ans se ficheraient d’un camarade parce qu’il aime les garçons. D’ailleurs, n’est-ce pas un peu tôt pour ça? À cet âge, les enfants sont encore dans leur phase eudipienne et il n’ont pas de désire sexuel affirmé…
Le style n’est pas tellement uniforme. Il y a des bons moments mais certains sont en dessous. Et le texte va un peu vite pour un tel sujet.
Bonne continuation.
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Commentaire :
C’est mignon, charmant.
Le lecteur peut être un peu désorienté par le « temps ». Mais c’est un temps glissant.
Au début, assez clair: « j’ai six ans »; ensuite « j’ai dix ans ».
Puis, des événements: Laurence semble assez proche, comme âge, de Charles. Plus grande, mais assez proche pour « imaginer ».
Mais, plus loin, on apprend « qu’elle est partie de par le monde et qu’elle va partout où les touristes ne vont pas ».
(sympa )
Et comme le temps passe il est impossible de se prononcer sur les idées quasi-philosophiques du petit qui porte des jugements sensés sur le monde ( il n’est pas si noir, ni si blanc).
Un peu de clarté aurait été bénéfique au lecteur dans cette opération d’empathie.
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Commentaire :
C’est un texte ambigu, comme son narrateur. Pour ma part, j’ai aimé une certaine sensibilité, confusion, mais pas le traitement qui est proposé. Je crois qu’il faudrait vraiment développer : là, on est dans du très court, et donc on tombe facilement dans du réducteur. Je crois que ce texte gagnerait en force en le débarrassant des clichés, et sans doute de l’apostrophe finale au lecteur. A mon sens, il faut encore du travail dans le traitement même du thème pour que les choses qui me touchent prennent leurs vraies places. Bonne continuation.
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Commentaire :
De belles images :
« s’échapper comme les feuilles l’hiver ou les pollens l’été. »
« Qu’elle va là où les autres ont froid, briller de ses rires ».
Un tout petit texte qui dénote une sensibilité certaine et que j’ai pris un certain plaisir à lire.
Ce que j’ai pu relever et qui, à mon humble avis, pourrait être amélioré :
Le « qu’on » qui rend la phrase inélégante : « Il parait et ce n’est pas une légende qu’on l’appelle aujourd’hui L’orance. »
Une phrase que je ne comprends pas : « Je me vois arborant les océans… » « Arborant » n’a pas pour moi la signification que vous lui prêtez.
Juste une ou deux choses à propos de la ponctuation :
« de mon lit, surgit » : Il est préférable de ne pas mettre de virgule ici puisque le sujet de surgit est inversé.
« Bien sûr, que parfois » : On ne doit pas ici mettre de virgule à gauche du « que », même s’il semble naturel de faire à cet endroit une pause à l’oral. Par contre on peut insérer un élément possédant ses deux virgules : tout le monde sait, j’en suis sure, que la vie est belle.