Hier, Elie s’est jeté du Pier. Ce bras de bois tendu par les humains vers la mer du nord. Il est allé jusqu’au bout. Là où il y a le plus de remous et où les courants marins vous jettent vers le large sans pitié. La nuit allait se déposer sur les flots, lorsqu’il a crié ses derniers mots : je n’en peux plus.
La nuit avait éclaté en milliers de morceaux dans le cœur d’Elie. Il a connu alors ces heures coincées par les tenailles d’un immonde néant, ces heures où s’ouvrir les bras avec des lames de rasoir lui faisaient croire que douleur peut se dompter, s’en aller, s’estomper. Les scarifications s’infectaient constamment mais il fallait les masquer par :« mais ça va bien, monsieur, qu’est-ce que vous allez vous imaginer ! Personne ici, ne connait de marée descendante, de tornade infernale, de typhon ».
Plus personne ne s’approchait encore d’Elie, tellement il était devenu hargneux. Imprévisible dans ses colères, menaçant, délirant. Elie refusait tout calmant, Elie s’était fait plaquer au sol par trois flics, dans le couloir de son immeuble, devant tous ses voisins. Elie était brûlé par la souffrance et il crachait à tous : « mais regardez ! Regardez ce qu’ils me font ! Soyez mes témoins ! Je veux juste mourir humainement, j’suis pas un chien ». Pourtant Elie a été muselé et attaché avec les mains dans le dos. Elie serait doux s’il pouvait encore avoir la chance de pleurer. Pleurer, changer de vêtements, marcher en rue sans être traqué par des délires, faire ses courses au super marché, ne plus trembler, ne plus être pris par ces spasmes, par ce qui lui bouffait l’air, lui prenait toujours plus de lumière. Elie aurait voulu dormir pour oublier que son fils est mort.
Hier, J’arrivais avec mon nouveau bonheur en bouquet dans mes bras, j’étais prêt en distribuer toutes les fleurs à Sylvie, l’amie d’Elie. Mais Sylvie a mis l’index sur mes lèvres : « laisse couler tes larmes. J’étais là, j’étais là », me souffla-t-elle. « Je l’ai vu sombrer ».